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 Tous les matins du monde sont sans retour...

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Aliénor
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Date d'inscription : 02/03/2011

MessageSujet: Tous les matins du monde sont sans retour...   Mer 2 Mar - 12:24

Pisan a écrit:
[27 juin 1456 - Montargis, en route vers Orléans]

Elle avait sellée son cheval, pris ses ordres, quelques poissons qu'elle avait fait sécher puis rouler sa couverture sur la selle. Les papiers de son Grand Office sont dans une besace. Au dos, sa longue d'épée "Etoile" portée en carquois, le bouclier aux figures de Chelles, Dampierre et Blainville, est fixé sur le flanc de sa monture, son épée courte, la bâtarde est dans une main et dans l'autre les rênes.
C'est la nuit, les reflets du mantel gris argent se devinent dans cette pénombre. Dame Blanche allant rejoindre ses sœurs qui tombent, Dame Blanche qui porte l'étoile de son roy.
Elle arrive seule, devant Orléans...Passera? passera pas? On lui avait dit "une chance sur deux Pisan!" Elle le sait, elle est prête mais rester et regarder ce monde sombrer?
Elle a pris une décision, elle a mis en ordre son office, sa Maison, seul un regret, celui de ne pas avoir revu son époux.

[Devant Orléans - l'aube]

Aux pieds des remparts, les armées sont massées, une foule immense qui lui donne le vertige, le fracas des armes, les cris des hommes qui tombent, du sang, tant de sang...Elle repère quelques étendards au loin dans cette bataille où tout semble se mêler, amas de corps, combats à terre, charges des chevaliers, innombrables pointes de lance qui se dressent.
Elle a peur, sa gorge est serrée. Elle a peur de ne pas avoir eu le temps pour aimer assez, donner encore ce qu'elle a à donner.

Elle murmure "Rose à jamais! Pour le roy!" et rabat les pans de son mantel, découvrant la brigantine qu'elle a revêtue sur son surcôt rose cendré, parsemé d'étoiles. Epée à la main, elle lance son cheval au galop.

Magdeleine* a écrit:
[27 Juin 1456 – Devant Orléans]

Une bataille, une de plus. La dernière pour elle ? A moins que le Très Haut n’ait d’autres projets en ce qui le concernait…
Et comme les autres fois, frapper, esquiver. Des cris, le fracas des armes, la terre rougie du sang de ceux qui tombent. Ne pas penser, chasser de son esprit ceux qui sont déjà tombés, son époux entre la vie et la mort, l'enfant qu'elle porte et dont elle risque la vie, en plus de la sienne, à chaque combat. Et frapper, encore et toujours…

Regard un instant distrait, comme un appel. Là-bas, une silhouette qui s’élance. Silhouette qu’elle reconnaîtrait entre toutes. Une amie, une sœur.
Mais pourquoi ici, pourquoi maintenant ? C’est pure folie. Tout cela n’est que pure folie …

Tristan d'Appérault a écrit:
La lumière du matin illuminait les remparts, et les ombres des mâchicoulis jouaient sur le fond nuageux qui recouvrait la région. Ce matin nous donnions l'assaut sur l'ouest de la ville, à la Porte St Jean. Avec forces de pertes nous avions repris la veille les bastilles qui en gardait l'accès aux bretons, angevins et brigands qui les avaient armées.
Entouré de sa mesnie, Tristan regardait les machines de guerre déverser leurs pesants blocs de pierres sur les fortification pour en affaiblir les défenses. Bertrand n'était pas là, son grand garde du corps, vieux guerrier ; le duc l'avait chargé de remettre son allégeance au duc de Champagne. Martin tenait par la bride les chevaux, tandis qu'Enguerran retendait son arc long, vestige de la guerre contre l'anglois. Martin s'approcha du palefroi du duc et souleva la fonte droite de la selle, pour en sortir une longue épée et la ceinture de cuir usé qui l'accompagnait. Sans grandes cérémonies, il se plaça à droite du duc et, un genou à terre, la lui ceignit.

L'air était plus lourd alors, et le champ qui s'étendait devant eux avait perdu sa verdure, labouré par la piétaille et les sabots des chevaux par des heures d'assauts consécutifs. Pour la troisième fois, Appérault de Chambord rabattit sur son crâne la capuche de fer de son haubert, et mis son casque. Ce n'était pas le lourd heaume des grandes charges ou des joutes, mais un couvre-chef assez léger et permettant de voir sur les côtés pour éviter les mauvais coups.
Sur son tabar se reflétaient les étoiles, le croissant de lune, et le chevron, cousus de fil d'or et d'argent. Et quand l'armée se lança dans le clair matin, l'air se détendit comme la grande corde de l'arc d'Enguerran. Pour la première fois depuis le début des combats, sa flèche s'écrasa contre les remparts noircis de pois. La vague des assaillants avança, qui à pied, qui son sur son cheval, qu'il faudra abandonné à un moment où un autre. Les échelles, portées par quatre hommes chacune, se plaquaient contre les murs et retombaient, parfois des hommes en grappes accrochés, lorsque les ennemis les repoussaient dans le vide.

Tristan entra dans la valse macabre comme les jours précédents, et s'agrippait à la présence de Martin qui poussait les hommes en avant, vieux guerrier qu'il était. Soudain comme un éclair à sa droite, il vit le cheval de Pisan s'enfoncer dans la masse pour courir sus aux bretons campés sur leurs perchoirs. Celle qu'il chérissait courait plus vite qu'il ne le fallait pour se sortir indemne de cette bataille. Autour d'elle les flèches pleuvaient, trop heureux étaient les archers d'une si belle cible. Oubliant sa prudence, Tristan s'élança à son tour, manquant de piétiner de ses propres soldats pour rattraper l'officier royal.

Pisan a écrit:
Cheval lancé au galop, souffle coupé, du sang coule de sa lèvre qu'elle a mordu sans y prendre garde, épée bien ferme dans la main. Coup d'estoc porté contre un cavalier portant l'emblème de l'armé "Les Soldats du Feu", coup violent qui la projette loin de sa monture. Une douleur aigüe au dos...Elle n'a pas le temps de se lever, un soldat la frappe de son épée, elle pare le coup de sa bâtarde dont la lame se brise en milles morceaux.
Vite, prendre la longue épée, la claymore, celle des chevaliers de Saint-Ouen mais une douleur dans la jambe l'empêche de se lever, elle voit du sang qui en jaillit, grimace sous la douleur, se traîne pour attraper un bouclier sur un cadavre tout près. Une flèche transperce sa main. Elle ne peut retenir un cri de douleur, des larmes jaillissent de ses yeux. d'autres soldats voyant ses armories, se précipitent, elle n'a pas le temps...Sa main encore valide lâche l'épée, le coup suivant, elle ne le voit pas, ses yeux sont brouillés, mais elle sent la lame s'enfoncer et se retirer de son flanc...Un goût de fer lui monte dans la gorge.
Elle n'entend plus que les battements de son cœur qui résonnent dans ses tempes...Elle entrevoit un chevalier qui se dirige vers elle...Des étoiles, le croissant de lune...Chambord?

sebbe a écrit:
La bataille, toujours la bataille... cela faisait des années que Sebbe ne faisait presque que cela. A une guerre contre la Bretagne en succédait une autre ou une histoire de brigands qui s'empressaient de détrousser une ville.

Toujours sur sa fière Carotte, Sebbe fenbait l'ennemi lorsqu'il appercu sur sa gauche son tristan partir au galop, son regard ne pu s'empecher de le suivre... Triste vision que celle ci... Sa Pisan chutait, sa propre nièce.

Tristan d'Appérault a écrit:
Le fracas de la mêlée, le sifflement de la mort empennée, le choc métallique de l’acier qui se rencontre formait la mélasse sonore que Chambord découpait à coup de moulinets pour avancer. Et par-dessus ce maelström les râles, les cris, les gémissements des mourants formaient un cœur assourdissant. Les échos faisaient perdre le sens de l’orientation et submergeaient les sens des combattants, exaltant leur agressivité ou créant chez eux un état cathartique. Tristan avançait dans ce monde léthargique à vive allure, mais avait dressé entre eux une barrière pour ne pas être pris dans son flot.
Sans quitter Pisan des yeux, il suivait avec horreur les combats, et voyait s’accumuler sous les remparts les monceaux de cadavres. Orléans résistait à ses libérateurs avec une férocité qui suscitait l’effroi du jeune homme. Ils montaient à l’assaut armés de courage et de force, mais la ville ne leur cédait. Le monde chavira violemment en avant, déchirant le voile oppressant des yeux du duc. La lance du breton s’était plantée sous le ventre d’Allure, lui ouvrant sur une bonne moitié de la longueur sa panse. Le cheval sous le choc s’abattit vers l’avant, projetant son cavalier à quelques mètres devant. La chute fut amortie par le corps sans vie d’un brave, et quand il releva la tête, il assista à une scène plus douloureuse que sa chute. Pisan s’effondrait là, à quelques mètres, une flèche dans la main, et une entaille dans le défaut de la jambière qui teintait son tabard d’un pourpre grandissant. A terre, elle semblait si fragile, une flamme tenue au vent, qui vacille et qui menace de s’éteindre. Le Breton acheva son office, perçant l’armure sur le flanc. Un cri de douleur lui échappe, mais ses yeux disait déjà combien la douleur et l’esprit s’étaient séparés.

Le temps s’était étiré dans l’esprit du duc, encore sous le choc. Pisan s’effondrai, et quand son visage blême disparu derrière les aspérités du terrain, Tristan sentit le Soleil lui-même se voiler de ce tragique destin. Avalant sa salive pour un effort encore démesuré, il lâcha son appel, espérant alerter les hommes sur ce tragique destin. Il l’appelait de toutes ses forces, faisant battre le sang dans ses tempes et dans sa gorge avec une violence inconnue.


« Pisan ! Pisan ! ! »


Son souffle retomba, et la bataille le rattrapa.
Il se retourna pour faire face à son adversaire et le découvrit broyé sous Allure, qui dans un ultime geste pour son maître avait broyé le visage du félon sous ses sabots. Il ne restait plus grand chose de cet homme, et même sorti de la mare de sang dans laquelle il baignait, son identification porterait à réflexion. Tristan chercha à s’élancer en direction de Pisan, se releva sur une jambe, mais chut en s’appuyant sur la seconde. La douleur le rattrapa avec la puissance d’un sanglier en charge, le submergea et le priva un instant de ses sens. Il vomit sous le choc, la nausée accentuée par la puanteur de la boue qui maculait son visage de sang et de terre. Vingt pieds, elle n’était qu’à vingt pieds.
Un gouffre, un abîme, de vingt pieds.
Et entre eux, l’enfer de la bataille, l’horreur de la mort si bien donnée.

Il reprit ses esprits avec une célérité qui a posteriori le sidérera encore. Il fallait avancer, pied par pied, pour la rejoindre, pour la sauver. Pour être sûr d’avoir tout fait aussi. Cette pensée aurait pu le figer, la perspective de la mort de la femme qu’il aimait si naïvement. Elle décupla son ardeur à s’enfoncer dans le fleuve d’ichor qui suintait des remparts d’Orléans.

Sortant sa dague de son fourreau, il la planta dans le sol devant lui, et entreprit de ramper pour la rejoindre. Traction après traction, préférant ignorer la douleur de sa jambe pendante, il la rejoignait. Il avait oublié Martin et Enguerran, mais priait Aristote confusément que ses flèches abattent ses ennemis autour d’eux. Le devoir est pour un noble une chose d’importance, aussi quand il du ramper par-dessus le corps d’un breton encore agité de spasmes « pré-mortem », il le délivra de cette douleur par quelques coups de dagues rageurs, et finissant le travail, alors que la folie gagnait son esprit, il entailla profondément et à plusieurs reprises la gorge du malheureux. Faisant fi ! sur l’instant de l’horreur de son geste, il poursuivit sa route dans la boue sanguinolente.
Vingt pieds dans un voyage de mort, car la mort, au fur et à mesure que la bataille tournait mal pour les soldats du Roy, était omniprésente. Il croisa un brave sergent d’arme qui rampait vers l’arrière, retenant d’une main ses entrailles qui menaçaient de se vider de son ventre grand ouvert par un coup de taille. Tristan n’entendit plus parler de lui dans les jours qui suivirent, le pauvre bougre n’avait pas réussi à rejoindre les lignes.

Il aurait fallu au duc plus de temps pour savoir si c’était la folie, l’amour naissant et sans condition caractéristique des cœurs nouveaux qui le poussait si loin dans ses retranchements. Les muscles le brûlaient, la gorge sèche transformait son souffle en sifflement et ses lèvres parcheminées s’entaillaient sous la salive. Peut-être était-ce aussi du courage, il se refusait à se poser la question. Car le doute n’existait plus.
Il avait réussi à se trouver là, à côté d’elle. La mêlée perdit son importance, le voile revint pour les envelopper. Il constatait, le buste relevé mais avec précaution pour ne pas servir de cible aux archers, les dégâts causés par l’ennemi. La plus grosse blessure était celle au flanc, la main restait superficielle et le saignement s’était d’ailleurs arrêté, concentré par la plaie béante de son côté.

Il retira ses gants de maille, son casque et sa capuche de haubert pour se saisir du coussinet qui protégeait son crâne. Il se rendit compte en passant la main derrière le dos de Pisan que la lame n’avait pas traversé de part en part comme il l’avait cru de prime abord, ce qui était une meilleure nouvelle, malgré le flot continu de sang qui suintait. Il fit pression avec son coussinet sur celle-ci, provoquant un râle de douleur chez Pisan. Le sourire revint sur ses lèvres, car elle était encore des leurs. Malgré sa jambe brisée, il prit une position adéquate afin de la relever un peu.


« Pisan ! Pisan restez avec moi ! M’entendez-vous ? ! C’est Tristan ! Oh ma dame ! Ne me laissez pas ainsi ! Pisan ! »

Magdeleine* a écrit:
Elle avait perdu Pisan de vue sitôt que celle-ci s’était élancée dans la mêlée. La section de Mag se trouvait à l’opposé sur le champ de bataille, tenant le flanc gauche, la foule des combattants, les inflexions du terrain l’avaient fait disparaître de son champ de vision.
Mais elle avait toujours sa présence à l’esprit.
Redoublant de coups, en repoussant d’autres de son épée et de son bouclier, elle ne pouvait qu’espérer. Ne pas savoir, mais ne pas se laisser distraire, rester attentive à ce qui l’entourait, concentrée sur ses mouvements, sur le danger.

Puis brusquement, comme un coup dans la poitrine, souffle coupé. Elle n’était pas blessée pourtant, même pas touchée. Et pourtant, elle manquait d’air, soudainement.
Et elle sut. Instinctivement, tout comme elle avait levé les yeux tout à l’heure pour apercevoir la cavalière, elle sut que ce n’était pas elle-même qui était touchée, mais celle à qui un lien si fort et indéfinissable la reliait
Geste en suspend, qui aurait pu lui être fatal si quelque ennemi en avait profité pour l’assaillir, puis le souffle qui revient avec un mot, un cri.
Noooon !!!

Pas elle, que le Très Haut avait épargnée jusqu’à présent, à tel point que Mag avait fini par la penser intouchable. Pas elle, plus qu’une amie, plus qu’une sœur.
La Dame Blanche tira violemment sur les rênes de son cheval, et le lança vers le flanc droit du champ de bataille, là où elle avait vu sa Dame rejoindre les troupes des armées royales.
La progression était difficile, à travers les corps enchevêtrés à terre, les hommes qui continuent le combat. Tenir toujours son bouclier, continuer de parer les coups, mais elle était centrée sur sa quête.
Pisan.

Là ! Elle était là, à terre, soutenue par un homme qu’elle ne voyait que de dos. Une image terrible, Pisan sans défense, et cet homme penché sur elle, elle ne craint qu’une chose, qu’il ne veuille l’achever.
Sans plus réfléchir, elle brandit son épée et talonna son cheval, empêcher que cela n’arrive, n’arrêtant son élan qu’à quelques pieds lorsqu’elle prit conscience que l’homme ne voulait pas prendre la vie de Pisan, mais tentait au contraire de la sauver.
Se laisser glisser de sa monture et faire les derniers pas, à moitié courbée, protégée par son bouclier, avant de s’agenouiller aux côtés de Pisan.
Un bref regard à l’homme alors qu’elle retire ses gants de cuir. Il est jeune, à peine sorti de l’adolescence. Elle ignore qui il est, un noble à en croire les armes brodées sur son tabard maculé de boue, terre et sang mêlés, allié, ami sans aucun doute.

Avant de reporter son attention sur Pisan. Une main qui se porte au dessus de sa bouche, tandis que l’autre se pose doucement sur l’intérieur de son poignet. Elle sent le souffle de vie qui émane des lèvres, la pulsation du pouls, faible, irrégulière, mais présente.
Coussinet comprimant une plaie au flanc, comme le lui confirme le sang qui macule le tissu.
Urgence de la situation, elle doit être soignée, mais pas ici.

Regard qui se porte à nouveau sur le jeune homme, presque impératif, faisant fi des conventions, l’heure n’est pas aux discussions de salon.


La mettre à l’abri ! Vers l’arrière ! Il faut l’évacuer vers l’arrière !!

Puis voix ferme qui s’adresse à l’inconsciente.

Pisan, tu n’as pas le droit de baisser les bras. Tiens bon, tu m’entends, c’est un ordre !
sebbe a écrit:
La bataille, toujours la bataille qui faisait rage... et après la chute de sa nièce intervint celle de son fils. Et ces bretons aux sols qui essayaient de faire vaciller le chevalier et de le mener au sol.

Carotte résistait comme elle pouvait, Sebbe lançait des coups d'épées qui fendaient l'air et les lances. Un regard sur la gauche, il ne les voyait plus... La rage montait, ceux qui exterminaient sa famille payeraient le prix.
Des cris de toute part, a en perdre le sens de l'orientation. Des hurlements, une odeur prenante, le vacarme du métal. Autour de son cou le foulard de sa belle, donné pour la précédente guerre contre la Bretagne.

Un regard vers la gauche, toujours aucun signe de vie et cette fichue position a défendre. Mais cette marée de bretons qui montait était dure à endiguer.

Et du haut des remparts une pluie de flèches pour abattre les secondes lignes se fit entendre. Et carotte qui avançait maintenant irrémédiablement vers la gauche... La ou il vit Pisan et Tristan pour la dernière fois.

Il ne se pouvait que la vie du jeune homme soit prise de cette façon, enfin pas maintenant, il avait encore tout à découvrir et un si beau parcours à faire. Il se rapprochait, les pas de carottes étaient de moins en moins surs. L’ammoncellement de boue, de cadavres, de sang rendait le terrain glissant. Et encore ces cris.

Plus il se rapprochait et plus il se faisait à cette idée de perdre ces deux êtres chers. Puis une cavalière arriva, une Dame Blanche, comme instinctivement il sourit la voyant ralentir et se pencher vers quelque chose... ou plutôt quelqu'un. Pisan? Tristan?

Encore quelques pas, toujours le combat entre la vie et la mort, le bien et le mal, même si ces derniers termes étaient bien subjectifs selon les camps.

Enfin il arriva près d'eux. Sous ce manteau de boue il reconnu Tristan à ses genoux Pisan et cette cavalière...

Pisan a écrit:
Orléans à feu et à sang était plongée dans la tourmente. Mais pour Pisan de Chelles, nul fureur, nul bruit ne parvenaient plus à ses oreilles. Elle devinait, à travers l’épais brouillard qui l’enveloppait doucement, les combats se poursuivant autour…Soudain, on la souleva. Elle grimaça de douleur et sa tête vint s’appuyer sur une épaule, puis sa nuque fut soutenue. Elle vit un visage d’homme se pencher au dessus du sien, assez proche pour en distinguer les traits qui lui semblaient familiers... « Tristan»… Elle avait pensé le nom sans pouvoir le rendre audible tant sa gorge était sèche et lui brûlait. Elle se souvenait que le jeune duc défendait Orléans dans les rapports qu’elle recevait à Paris de sa main. C’était bien que ce soit lui…Il criait quelque chose qu’elle ne comprenait pas et disait son nom. Elle scruta son visage. Il avait perdu cette expression adolescente qui contrastait tellement avec son port altier et la maturité intellectuelle dont il faisait preuve à l'office royal. Elle se demandait souvent qui avait été le précepteur du jeune duc.

Une douleur vive dans son dos lui arracha un râle. Une envie de vomir la prit et elle ferma les yeux pour la contenir en se souvenant des leçons de sa dame de parage qui lui avait dit qu’une jeune dame ne libère pas son estomac devant le monde. Pisan avait alors demandé si dans le cas où l'estomac avait été "libéré" par une épée sur un champs de bataille, une jeune dame serait pardonnée? Ce souvenir la fit sourire et son regard, alors vague, laissa passer fugitivement, un éclat teinté d’espièglerie.


- Pisan ! Pisan restez avec moi ! M’entendez-vous ? ! C’est Tristan ! Oh ma dame ! Ne me laissez pas ainsi ! Pisan !

Elle leva son bras gauche, vers le visage affolé de Tristan et lui caressa la joue maculée de sang et de boue et dit dans un souffle

Je suis Pisan...Merci à vous...

Elle déglutit difficilement et fut secouée d’un spasme, la sueur perlait sur son front. Elle ferma les yeux les rouvrit et ajouta

- Pardonnez-moi de ne pas vous saluer courtoisement, votre grâce… , fit un geste évasif de la main.

- Où est Tomsz ? Il n’aimerait pas que je sois seule, tenez-moi la main je vous prie.

Elle ferma les yeux et sentit une main fraîche et douce lui toucher le poignet.
La main de l’amie l’avait apaisé, mais elle ne le sut pas, elle n’avait pas vu la dame Blanche s’agenouiller. Elle avait déjà sombré dans la nuit.


Dernière édition par Alienor le Mer 2 Mar - 12:57, édité 2 fois
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Aliénor
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Mer 2 Mar - 12:25

Tomsz a écrit:
Pisan a écrit:
- Où est Tomsz ?

Il y a des questions qui n'attendent aucune réponse car seul le Très-Haut pourrait y répondre. Il y a des questions qui n'attendent aucune réponse car elle ne sont compréhensibles que par leur auteur. Il y a des questions qui n'attendent aucune réponse car ladite réponse se trouve dans l'énoncé de ladite question.

Cette question saugrenue a la particularité d'appartenir simultanément aux trois catégories précitées. Où est Tomsz? Personne n'en sait rien, pas plus que personne ne comprend pourquoi sa femme s'en inquiète en pleine guerre. Mais lorsque la conscience profite des plaies béantes pour se faire la belle avec les viscères, il ne reste qu'une force indescriptible et incompréhensible pour poser ce genre de question.

Peu importe où errait Tomsz en ce moment, Pisan savait qu'ils n'avaient jamais été aussi proches depuis sa disparition. Sur ce triste champ de bataille, l'heure des retrouvailles avait sonné comme un défi à la mort et à l'absurde.


Lily a écrit:
Un saut souple pour se séparer de sa monture, un pas et Lily se laissa tomber lentement à genou.

C'était la silhouette courbée de Magdeleine qui, de loin, l'avait interpelée. Lily ne pouvait s'empêcher de la chercher de temps en temps des yeux pour voir si tout allait bien pour elle. Elle craignait chaque seconde pour Fifi et elle.

Dès que Lily reconnut Pisan, son coeur se serra, alors que quelques heures plus tôt, au moment où les parfums de la nuit l'avaient bercée, l'ivresse de retrouver son amie lui avait donné une énergie nouvelle. A présent, une odeur de sang flottait et ceci depuis l'aube, le brouhaha incessant, le cri des hommes et il fallait bien le constater : ça n'avait été que folie, elle s'était laissée emporter par la simple perspective de la revoir. Ca n'avait été que folie, Pisan n'avait pas réussi indemne à passer à travers les combats.

Et là, elle était bien là, étendue sous ses yeux. Le regard humide, Lily caressa du bout des doigts le front de Pisan. Elle n'osait pas lever les yeux vers sa cousine alors elle dit d'une voix un peu rauque :


-Je suppose qu'ici, tu ne peux faire que peu.


Son regard émeraude alla directement à l'homme qui se tenait debout, elle avait du mal à estimer la force du jeune homme aux côtés de Pisan mais elle le trouvait trop fluet pour porter son amie. Elle s'adressa ensuite à sa cousine :


-Nous sommes assez nombreux pour la transporter, dis-nous comment faire afin qu'elle souffre le moins possible.


Pisan a écrit:
Nuit peuplée de songes étranges où une silhouette se distingue, elle voit une jeune femme, le visage doux, la bouche crie des ordres. La vision s’élargit et s’éloigne du visage de cette femme..Lily, ange rose de Compiègne…la place de Compiègne…l’Arbre des ducs de Champagne…Des maréchaux en rang. Soudain le visage de Lily s’efface…Des dames Blanches qui tombent…les murailles de la ville, rougies…Visage de Ladymarianna de Valrose…Compiègne et Orléans qui se mêlent dans un incendie.
Un homme …le chardon sur la poitrine…Chelles! Elle tend la main vers la silhouette qui s’effondre…Volée de flèches…Chevaux abattus sous leur cavalier, armures transpercées.
La vue s’élève vertigineusement vers une tour…Une femme vêtue de blanc, le visage lui est familier, elle a l’air si jeune, sur la poitrine elle porte la rose entrelacée du chardon…Des larmes coulent de ses yeux…Magdeleine qui prendra aussi l'épée et l'écu vert...
Quelqu’un l’observe dans cette nuit, elle sent ce regard. Une voix lui parvient par bribes :


- Pisan, tu n’as pas le droit de baisser les bras. Tiens bon, tu m’entends, c’est un ordre !

Oh si c’est un ordre alors il faut obéir ? Se lever…Elle ne peut bouger ses membres, ni même ouvrir les yeux, ni la bouche…Obéir à l’ordre, oui. C’est une dame Blanche qui le lui commande..Obéir…


sebbe a écrit:
Que de gens s'aglutinaient autour de Pisan... les cris, les ombres qui bougeaint de toutes parts. Pendant que les demiselles contemplaient le triste spectacle, Sebbe repris son arme et repoussa les quelques assaillants qui se dirigeaient vers ces proies faciles.


Magdeleine* a écrit:
« C’est un ordre ! » avait-elle dit à Pisan. Ceux qui ignoraient l’étrange relation qui unissait la Vicomtesse et sa dame de parage auraient pu être surpris du ton et de l’injonction, et pourtant, Mag était l’une des rares à s’autoriser à lui parler ainsi. Même Tomsz n’osait pas !
D’ailleurs, Tomsz, où était-il à cet instant présent ? Il avait disparu la veille de l’annonce de sa libération d’Artois, et depuis nul n’avait de nouvelles de lui.
S’il était encore en vie, avait-il ressenti, comme elle, le coup qui avait été porté à sa femme ?
Savait-il combien cette dernière avait besoin de lui, maintenant plus que jamais ?

Du bruit derrière eux, un cavalier. Attraper son épée qu’elle avait déposée à côté de Pisan et se retourner vivement, en garde, même si la position à genoux n’était pas des plus efficaces.
Mais non, ami si l’on en croyait l’inquiétude dans ses yeux.

Elle reposa son épée, se retournant vers Pisan, pour s’apercevoir de la présence de Lily à leurs côtés. Sa cousine, tête baissée pour ne pas croiser son regard, contemplait le visage exsangue de Pisan.
Pisan, Lily, Mag, trois roses sur un champ de bataille…
Et l’une d’elle menaçait de faner. Mais cela ne se ferait pas, la rose s’épanouirait à nouveau, ainsi en avait décidé Mag alors qu’elle porte inconsciemment la main sur l’emblème brodé sur sa poitrine, rose et chardon entrelacés.

Interrogation de sa cousine, voix rauque, comme si elle connaissait déjà la réponse.


-Je suppose qu'ici, tu ne peux faire que peu.

Hochement négatif de la tête. Rapide moment d’exaspération, à quoi cela servait-il d’être médicastre, si elle ne pouvait agir pour ceux qui en avaient besoin. A fortiori si ceux-là étaient des êtres chers.
Elle n’avait même pas sur elle quelconque décoction pour diminuer la douleur, alors examiner la plaie, soigner, panser, suturer ce qui doit l’être, étaient inenvisageables.
Il fallait emmener Pisan en un lieu où les soins appropriés pourraient lui être donnés, à l’abri de ce déchaînement de violence.
Pensée partagée par sa cousine qui enchaîna


-Nous sommes assez nombreux pour la transporter, dis-nous comment faire afin qu'elle souffre le moins possible.

Qu’elle souffre le moins possible. Mag n’aspirait qu’à ça pour son amie.
Esprit qui évalue rapidement la situation. Ils étaient donc quatre valides. Non, trois, elle venait de s’apercevoir que le jeune homme qui continuait courageusement à épancher la plaie au flanc de Pisan était également blessé, jambe brisée.
Ca se compliquait, mais ils y arriveraient, ne serait-ce que parce qu’il le fallait, ils n’avaient pas le choix, ils devaient sortir de là.

Son regard se porta sur l’homme qui les avait rejoint, et qui avait entrepris d'éloigner d'eux les attaquants, puis revint sur sa cousine. Les paroles qui suivirent n’étaient adressées à nul en particulier, mais destinées à ce que chacun puisse s’organiser.


Trouver un brancard, ou de quoi en faire un. Il faudra continuer de comprimer la plaie, pendant qu’on la transporte, si elle perd trop de sang… La phrase s’arrêta, la voix se brisa, l’idée lui était intolérable, puis elle reprit à destination de l’adolescent qui tenait toujours Pisan dans ses bras Quant à vous, vous ne pourrez pas marcher je crois, vous devrez prendre un des chevaux, l’un de nous vous aidera à monter dessus.


sebbe a écrit:
Hein? Quoi? un brancard? Et puis quoi encore? une pinte de Gienlain?
Les bretons repousses, enfin pour l'instant, Sebbe détacha sa cape au trois lézards.


Voila ca fera office de transport

Les demoiselles le regarderent un peu interloquees, mais le temps n'étaient pas à la bricole mais au sauvetage. Tristan n'etait pas non plus en état. Deux blesses et si peu de main... Surtout que Pisan devait peser son poid... Surtout dans cet attirail. Il héla quelqu'un, un grand gaillard qui passait par la, puis en attrappa un second... Chacun a un bout de la cape ca serait parfait, pas des plus confortables mais bon... Au moins on pourra comprimer la plaie.

L'opération fu délicate mais réussit, les deux gaillards s'en allèrent vers le campement. il attrapa alors Tristan et le porta non sans mal, l'age faisait son office.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Mer 2 Mar - 12:25

Pisan a écrit:
[Quelques temps après la bataille – Chateauneuf-sur-Loire, demeure des Valrose - une
chambre à l’étage dans l’aile Est]


Un souffle glaciale pénètre dans la chambre plongée dans l’ombre du soir, par une fenêtre, faisant vaciller la flamme d’une bougie posée sur un pupitre en bois richement sculpté. Dans l’âtre, le feu jette quelques lueurs faibles sur les courtines fermées du lit, créant un théâtre d’ombres mouvantes. Sur un guéridon, on peut voir un alignement de flacons de tailles variées, une bassine, des linges et de curieux instruments.
Le silence y règne. Seul le crépitement provenant de la cheminée monumentale, marqué aux armes d’Orléans, semble être signe de vie.
Dans un fauteuil, une femme est assoupie, l’ouvrage qu’elle tenait, a glissé de ses mains au sol, sur les pans de sa jupe en velours frappé, de couleur taupe. Le visage est fin, le front barré de plis, de longues tresses brunes tombent jusqu’à terre. Sa main tient une main qui pend hors des courtines.

Depuis la terrible nuit où l’on avait ramené le corps meurtri de Pisan et celui de Tristan dans un piteux état, le duc Sebbe avait demandé aux meilleurs médicastres de veiller sur sa famille.

Orléans…
Cette petite ritournelle que les enfants chantonnent en sautillant allait sceller curieusement le destin d’une jeune femme, de façon prémonitoire… «Orléans, Beaugency, Notre Dame de Cléry, Vendôme… »
Vendôme…

Pisan dort, les parfums ne font pas frissonner sa narine, elle dort dans la nuit, la main sur sa poitrine tranquille, elle a deux trous rouges au côté droit. Au dehors, ils se battent encore, combats terribles, corps à corps, voilà déjà longtemps que leur chevaux sont morts.
Ici, tout est calme, tout semble tranquille, comme figé par sortilège…

« Au bois dormant, dort la belle, au bois dormant, viendra le prince
charmant.
Son destrier sera blanc comme neige, son destrier sera blanc diamant.
Dans le jardin, cueillera des roses, dans le jardin, des roses en diamant. »

Un verre poussé par le vent, roule et se brise dans un bruit cristallin. La dame au fauteuil sursaute et lâche la main qui pend inerte. Elle se lève et va fermer vivement la fenêtre en frissonnant. Elle revient vers le lit et soulève la courtine qui cache l’adoratrice naïve des songes, la dormeuse du Val..rose.


[Hommage à A. Rimbaud et V. Hugo]
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:40

LadyMarianna a écrit:
Elle avait reçu chez elle sa nièce pour sa convalescence, elle qui était médecin allait lui porter réconfort, aider à sa guérison, l'aider à se remettre de sa blessure, Lady savait trop bien quelle était la douleur d'une femme qui tombe au combat pour avoir déjà vu tant de gens sombrer sous les lames ennemies et avoir elle-mesme été blessé au combat mais elle savait Pisan forte et courrageuse, elle était une fine guerrière et une téméraire Dame aux multiples qualités dont celle de toujours garder espoir...

Montant les escalier tenant dans sa main une fiole de Gienlain qu'elle lui remettra, elle avance fiévreuve de savoir son état...

Elle entre en la pièce et s'approche doucement, d'un pas serein, elle lui vient porter soin


Dame pisan, comment vous sentez vous ma bonne amie, je suis là et je puis constater combien votre blessure se refait peu à peu, vous êtes sur la voie de la guérison et j'en suis fort aise...
un sourire qu'elle lui adresse alors, permettez...

Elle pose la fiole sur une table à côté puis s'affaire a soigner sa patiente. Un bain , un pansement, un sourire aussi avant de lui chuchoter

Je t'ai apporté un peu de Gienlain en lui tendant la fiole. De quoi te rendre quelque ivresse, quelque joie. Tout en l'embrassant sur les deux joues. Je dois maintenant m'en retourner à mes occupations mais je reviendrai sous peu avec d'autres fioles.

Magdeleine* a écrit:
[Chateauneuf-sur-Loire, chambre de Pisan]

Le verre qui tombe à terre la fit sursauter, réveil brutal et pourtant bienvenu.

Depuis qu’elle a été blessée, au lendemain du jour où Pisan est tombée sous les murs d’Orléans, elle fuyait le sommeil qui ne lui apportait que des rêves sinistres. De désolation et de mort, de bruit et de fureur. Mais le sommeil la rattrapait, périodes de somnolence, comme cette fois encore, où elle s’était assoupie en lisant un livre au chevet de Pisan.

Depuis qu’elle a été blessée, les jours avaient passé sans qu’elle n’en fasse le compte. L’infirmerie des armées royales où elle s’était réveillée, la conscience implacable de ses blessures.
Puis on était venue la chercher, dame de parage de la Vicomtesse de Chelles, sa place était à ses côtés. Même blessée, dans sa chair et dans son âme.
Les blessures du corps mettront moins de temps à cicatriser que celle qu’elle portait au fond d’elle, l’inconscience qui l’avait faite aller au combat alors qu’elle était enceinte. Et la perte de l’enfant qu’elle portait, mortellement atteint par le coup qui lui était destiné…

Mag retira doucement sa main de celle de Pisan et se leva. Légère grimace au mouvement, épaule encore douloureuse même si l’attelle qui la maintenait facilitait la consolidation des os brisés. Elle posa machinalement la main valide sur son ventre vide, réflexe de cette grossesse inachevée.
Fermer la fenêtre, avec un regard dehors. Tout paraissait si calme et paisible…

Bruit de la porte qui s’ouvrait, elle se retourna, la main encore sur la poignée de la fenêtre, pour voir entrer LadyMarianna. La châtelaine, tante de Pisan, était aussi médecin, et s’apprêtait à porter les soins
Petit signe de tête respectueux, agrémenté d’un murmure
Votre Grâce

Puis elle se mit en retrait pendant que LadyMarianna officiait, regrets que son bras immobilisé l’empêche de l’assister, elle qui était aussi médicastre.

.Alienor a écrit:
[De Gien à Chateauneuf]

La petite fille dormait encore quand la voiture s’était arrêtée devant le domaine de Gien où elle et sa nourrice s’étaient installées en attendant le retour de ses parents. Un valet avait remis un pli à Ysabault qui avait profité du sommeil d’Aliénor pour préparer une malle avec quelques affaires.
Puis elle l’avait réveillée, et lui avait expliqué qu’elles allaient se rendre dans un grand château, où elle retrouverait son papa et sa maman, ainsi que Pisan, qui se remettaient là-bas de leur "maladie".

La fillette savait bien qu’on lui cachait quelque chose, et que cette maladie devait être bien grave pour que ses parents ne puisent pas la rejoindre. Mais avec l’innocence des enfants de son âge, elle balaya cette pensée de son esprit, toute à la joie de la perspective de les revoir enfin.

Malle chargée, le valet aida Ysabault et Aliénor à s’installer, puis la voiture se mit en route…



[Chateauneuf-sur-Loire]

Durant le trajet, Aliénor s’était tue, à la grande surprise de la nourrice qui s’attendait au flot de questions et de bavardages dont la petite fille était coutumière.

Ce n’est que lorsque la voiture franchit les grilles, puis remonta une longue allée bordée d’arbres, qu’Aliénor se pencha à la portière pour commenter la fin du voyage, quelque peu impressionnée, au grand dam d’Ysabault qui tentait de lui faire reprendre un comportement plus convenable.


Dis Ysabault, tu as vu, comme c’est grand ? On dirait Chelles ! Et tous ces arbres ? Et ces fleurs ? Tu crois que je pourrais faire des bouquets pour maman, et pour Pisan ? Je suis sure que ça leur ferait plaisir !

Je n’en doute pas Aliénor, mais nous ne sommes pas à Chelles ici, il va falloir te tenir…

Soupir de la nourrice qui abandonna l’idée de tempérer les ardeurs de la fillette.
La voiture arriva bientôt aux marches du château, Aliénor en sauta au bas avant même que l’on vienne l’aider à en descendre. Ecoutant mine de rien les échanges entre sa nourrice et les gens de maison venus les accueillir, elle entendit où elle pouvait trouver sa maman et Pisan. Sans attendre davantage, elle se dirigea vers l’intérieur de la bâtisse à petits pas pressés.


Aliénor !!! Attends-moi, veux-tu, on va nous conduire !

Trop tard j’y vais, t’as qu’à me suivre…

Ysabault tenta bien de la retenir, mais en vain.
Petits pas qui accélèrent, jusqu’à courir dans les couloirs. Elle se doute bien qu’Ysabault la réprimandera, "une petite demoiselle ne se comporte pas ainsi", mais elle n’en a cure, pour l’instant elle veut juste retrouver les bras et la chaleur de ceux qu’elle aime et dont elle a été séparée bien trop longtemps.

Enfin la porte devant elle. Instant de pause, elle toque, mais n’attend pas la réponse avant d’entrer. Son regard balaye la pièce, sa maman est là, elle a une attelle au bras et elle lui paraît si pâle.
Mais ce qui la frappe encore davantage, c’est Pisan qui repose dans un lit.
*On dirait qu’elle dort*

Alors la petite fille, mue par un réflexe, s’approche de la courtine et se hausse sur la pointe des pieds. Son visage s’approche lentement de celui de la dormeuse, et elle pose un doux baiser sur son front…

Pisan a écrit:
Et le rêve de l’infante à la rose lui revient de nouveau…

Elle est toute petite, une duègne la garde.
Elle tient à la main une rose, et regarde.
Quoi ? Que regarde-t-elle ? Elle ne sait pas. L’eau,
Un bassin qu’assombrit le pin et le bouleau ;
Ce qu’elle a devant elle, un cygne aux ailes blanches,
Le bercement des flots sous la chanson des branches,
Et le profond jardin rayonnant et fleuri.
Tout ce bel ange a l’air dans la neige pétri. *

L’infante est là, dans cette chambre, elle s’approche et dépose un baiser sur son front.
Pisan dans son sommeil lui sourit, veut la toucher mais quelque chose l’en empêche.
Elle est fatiguée, si fatiguée…Ouvrir les yeux et la regarder. Un duc normand lui avait dit que certaines choses peuvent être dites par le regard.
Elle tente d’ouvrir les yeux avant que le rêve ne s’échappe et la distingue dans une sorte de brume. Elle met toute la tendresse qu'elle a en réserve dans ce regard voilé.
« Jolie petite rose… » murmura-t-elle et elle referma ses yeux.


*La légende des siècle XXVI; V. Hugo

Tristan d'Appérault a écrit:
[Sous les murs d'Orléans, 27 juin 1456]

Fureur, sang, haine et cris d'agonie.

Autour de la foule frénétique, pressée de tuer, de trancher, d'arracher, d'étriper, ils se tenaient seuls.

Seuls et si nombreux, si proches mais déjà l'un et l'autre partaient, quand les cavaliers se portaient à leur secours.

Fureur, sang, agonie lente d'une troupe toujours moins nombreuse.

Ils ne reprendraient pas la ville aujourd'hui. Aujourd'hui était un jour de drame, un jour faste pour la faucheuse, un jour pathétique pour les stratèges de tout bord.

Ils étaient entourés. Il faisait barrage de corps, allongé à ses côtés comme deux amants, car sa jambe ne pouvait le soutenir.

Mais encore une minute le monde n'appartenait plus aux vivants, ni aux morts qui tombaient, mais à deux être qui se faisaient face, cherchant dans les traits de l'autre celui et celle qui leur était impossible de connaître en cet instant.

Elle porta la main sur son visage maculé de sang et de boue, réchauffa de sa peau douce sur la terre rugueuse le corps entier du jeune duc.


"Tristan... Je suis Pisan...Merci à vous...
Pardonnez-moi de ne pas vous saluer courtoisement, votre grâce…
Où est Tomsz ? Il n’aimerait pas que je sois seule, tenez-moi la main je vous prie.
"

Tristan avait été incapable de lui répondre, tant sa fragilité éveillait en lui des sensations qu'il ne contrôlait plus. Il lui prit machinalement la main quand elle l'ordonna, heureux d'obéir sans réfléchir à celle qu'il chérissait plus que sa vie en cet instant.

Avant de sombrer dans le néant, le cœur soulevé par la douleur, il savait que malgré les appels de sa dame à son époux, c'était lui qui se tenait là, allongé auprès d'elle, à panser ses blessures et la rassurer, par delà les dangers qui menaçaient de les submerger.

Ce qui arriva ensuite ne releva que du rêve, auquel se mêlait l'odeur âcre des médecines. Un trajet sur un cheval, comme un sac de maïs, puis en carriole sur des chemins mal entretenus en ces temps de guerre. Enfin la chaleur d'un feu dans une grande pièce. Sa chambre d'enfant...


[Château des Valrose, au cours du temps]

Il se réveilla.

Après combien de temps dans un sommeil agité, il était incapable de le dire. Le soleil était haut, et baignait la pièce d'une douce et chaude lumière. C'était sa chambre d'enfant, quand Sebbe avait décidé de devenir son tuteur et de prendre en charge chez lui son éducation. Il fit le tour de la pièce d'un regard, chaque objet lui faisant remonter dans sa mémoire des souvenirs chargés du bonheur des années dorées d'un duc épargné par les folies du monde.

Son regard se posa d'un coup sur un siège prêt de son lit à baldaquin. Son tabard reposait sous des braies et une chemise propre. Il était reluisant, les fils d'ors étaient neufs. Et son épée posée en travers des accoudoirs luisait, affûtée, et vraisemblablement reforgée, car les ébréchures avaient disparues. Alors la bataille, et les derniers instants avant le néant lui revinrent de façon nette et brutale en mémoire.


"Pisan !"

Le cri lui échappa alors qu'il soulevait ses couvertures pour s'élancer à sa recherche. Mais il s'écroula dans un nouveau cri de douleur. Sa jambe droite était solidement attelée et ne répondait pas à ses désirs. Sans béquille, il lui serait impossible de marcher. Il commença à suer à grosses gouttes. Avec effort, il s'agrippa à ses draps puis au piliers de son lit et remonta dessus.
Il ne servirait à rien de s'acharner sans aide. LE bon sens et la réflexion froide qui le caractérisait revenait naturellement s'imposer à lui. La maisonnée aurait bien entendu son cri, et viendrait lui donner des nouvelles. Et le ressituer dans le temps. Et Pisan...


Exténué par ce premier effort en convalescence, il sombra à nouveau dans un profond sommeil sans rêves.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:40

Magdeleine* a écrit:
Un léger frappement à la porte, qui s’ouvrit, laissant passage à sa fille. Mag ne réagit pas immédiatement, elle savait pourtant que celle-ci devait les rejoindre. Mais tant de temps séparées, laisser son cœur battre la chamade et se rassasier de sa vision. Comme elle semblait avoir grandi, comme elle semblait avoir mûri…

Elle la regarda, comme dans un rêve, se diriger vers le lit où reposait Pisan. Une pointe de déception, de jalousie peut-être, qu’Aliénor ne vienne pas en premier se précipiter dans ses bras. Mais après tout, elle la comprenait. Pisan, si active d’habitude, si volontaire, et maintenant comme inanimée…

Mag se rapprocha de la courtine où sa fille se tenait, embrassant Pisan. Arrêt soudain devant le spectacle qui s’offre à elle. Le visage de l’endormie s’orne d’un sourire. Oh, si léger, si ténu, mais il n’a pas échappé à l’œil attentif de la jeune femme. Et puis un léger tremblement des paupières, les yeux qui s’ouvrent, regard brouillé, échangé entre la dame rose et l’enfant, un murmure, avant de se refermer.

Quelques secondes qui ont semblé se dérouler au ralenti, mais Mag le sait maintenant, Pisan est là, tout près. Elle s’agenouille auprès d’Aliénor ignorante de ce qu’elle vient de faire, réveiller la dormeuse, et la serre dans ses bras, oubliant l’attelle qui lui maintient l’épaule. Long moment de tendresse entre la mère et la fille, mots doux murmurés, visage caressé, les yeux humides. Instants de bonheur après tant d’épreuves.

Puis Mag se releva, et prenant la main de la fillette dans la sienne, l’invita à s’asseoir sur le lit, près de Pisan. Consignes données d’un ton tendre, avec un regard à Ysabaut qui a dû entrer à la suite d’Aliénor sans qu’elle ne s’en aperçoive.


Ma puce, tu vas rester sagement ici, à côté de Pisan. Tiens-lui la main, et parle lui doucement si tu veux. Je vais aller aux cuisines demander qu’on lui fasse préparer un repas léger, un bouillon, elle va en avoir besoin…
Ysabault, je vous les confie !


Précision superflue, elle savait que ni l’une ni l’autre ne bougerait tant qu’elle ne serait pas revenue.

Elle déposa un dernier baiser sur la joue de sa fille, puis quitta la pièce.
Elle n’était que depuis quelques jours à Chateauneuf, mais arrivait déjà à se repérer dans les dédales des couloirs du château. Son pas rapide résonnait à travers les longues galeries, elle se hâtait vers les communs sans prendre la peine d’admirer les tapisseries qui ornaient les murs. En temps normal, elle aurait pris le temps de s’arrêter et de contempler les délicates œuvres variées, mais elle était toute à sa mission. Après un si long sommeil, il faudrait que Pisan se restaure afin de retrouver des forces.

Au détour d’un couloir, un bruit, une exclamation plutôt, retint son attention et elle stoppa net.


"Pisan !"

Suivi d’un cri de douleur.
Cette voix, celle d’un adolescent…
Elle avait entendu dire par quelque valet que le Duc de Chambord était également hébergé en ces lieux. Même si lors de leur « rencontre », elle n’avait échangé de mots avec lui, elle fit le rapprochement.
Une hésitation, un regard autour d’elle. Elle était seule dans la coursive.
Une décision à prendre…

Elle se rapprocha de la porte d’où avait émané les sons, poing levé. Nouvelle hésitation avant de toquer.
Aucune réponse, elle refit le même geste en y mettant plus de force.


Votre Grace ? Tout va bien ?

Regard au ciel devant la platitude de sa question, visiblement non, tout n’allait pas bien. En attendant une éventuelle réponse.

Ladymarianna a écrit:
[à la mairie d'Orléan]

Elle avait travaillé plusieurs heures d'affilées à régler les problèmes de la mairie, elle était fatiguée et concentrée sur le dernier dossier de la journée. Les cheveux en bataille, les pieds en dehors de ses chausses, tantôt se grattait la tête, tantôt tournait négligemment une mèche de ses cheveux. C'est ainsi qu'on aurait pu voir Lady si on était entrée dans son bureau à ce moment là.

Des bruits venant de la halle d'entrée lui firent lever la tête. Elle tendit l'oreille tout en tentant de comprendre ce qui s'y passait. Un homme cherchait sa nièce? Mais.... qui était-il?

Lady passa ses doigts dans sa longue chevelurr et remit ses chausses. Elle se leva de sa chaise, se pencha et jetta un oeil sur sa toilette, la secoua un peu et entreprit de sortir de son bureau afin d'aller voir se qui ce passait dans la halle.

Elle croisa un garde qui l'informa que l'homme en question n'était nul autre que l'époux de Dame Pisan.

Quel ne fût pas sa surprise en arrivant sur les lieux de voir un homme en si piteux état. Assis par terre, braillant sa douleur, sa voix devenait un murmure, on l'entendait plus qu'à peine.

D'un pas décidé, Lady se dirigea vers lui et lui tendit la main pour l'aider à se relever.


Relevez-vous Messire, je suis LadyMarianne de Valrose, ma nièce votre femme est en convalescence chez moi.


Regardant un garde Aller quérir mon frère afin qu'il le conduise vers sa femme. S'adressant à nouveau à cet homme en peine. Pépin, mon frère, va vous conduire auprès de Pisan. Il arrivera sous peu. Reprenez-vous un peu en l'attendant.

Lady retourna à son bureau afin de terminer au plus vite la rédaction de ses missives et pouvoir aller enfin se reposer.

pepindelanden a écrit:
Il avait chevauché depuis Tours, mandé par sa soeur, il entre dans la mairie saluant les gens qu'il croise mais ne connait avec respect et dilligence, puis regarde sa soeur à son bureau, bonjour ma soeur, que puis-je pour t'aider ?

Ladymarianna a écrit:
Elle sourit à la vue de son frère, se leva et alla l'embrasser.

Bonjour Pépin, je t'ai fait quérir pour aider le mari de Pisan à la retrouver. Elle est en convalescence chez moi. Va le conduire et voit à ce qu'il ait tout ce qu'il lui faut.

pepindelanden a écrit:
Il l'embrasse et lui demande alors, qui dois-je conduire ? Où est cette personne dis moi, je ne vois pas trop clair dans ce que tu dis mais je suis là pour aider biensur

Un sourire, l'ais-je vu ? Si oui qu'il se manifeste, je suis là pour aider moi...

Il aperçoit le sieur, s'approche faisant révérence, messire, est-ce vous qui devez retrouver dame Pisan ? Suivez moi je puis vous y conduire car ma soeur comme vous le savez... il se tait attendant une réponse

pepindelanden a écrit:
Bien Lady, j'y cours prestement il fait venir son étalon et embrasse sa soeur je serai vite sur place ma soeur, vite mais je vais tenter d'être prudent

Il sort et chevauche, donnant des jambes en les reins de sa monture qui file droit devant, oreilles tendues, il avance dirrection là où se trouve le sieur
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:41

Magdeleine a écrit:
[Chateauneuf – Devant la porte de la chambre de Tristan]

Ni ses coups à la porte, ni sa question, n’avaient eu de réponse. Elle en venait à se demander si elle n’avait pas rêvé le cri. Mais non, le bruit sourd qu’elle avait entendu à la suite continuait de l’inquiéter.
Nouvelle hésitation.

Elle n’était pas chez elle, ici, et ne connaissait même pas l’occupant de la chambre, leur seule rencontre s’étant faite sur un champ de bataille dans des circonstances pour le moins mouvementées.
Qui plus est, lui revenaient en mémoire les mots de sa mère, relents d’une bonne éducation *Magdeleine, on n’entre pas dans une pièce sans y avoir été invitée !*

Mais réflexe de la médicastre qu’elle était, elle savait le jeune homme blessé, et voulait se rendre compte qu’il ne nécessitait pas de soins.
Nouveau regard autour d’elle. Toujours aucun serviteur dans le couloir, pourtant cela aurait été plus simple, lui demander d’entrer s’assurer que le Duc de Chambord n’avait besoin de rien.

Léger soupir, décision prise. Main sur la poignée, elle la tourna doucement et poussa lentement la porte. Coup d’œil à l’intérieur de la chambre que le soleil inondait de sa lumière.
L’adolescent était allongé sur son lit, reposant sur les draps dont le désordre prouvait que son sommeil avait été agité.

Elle se rapprocha silencieusement et le regarda. Ce n’était plus le soldat couvert de sang et de boue qu’elle avait vu au cœur de la bataille, tentant de contenir le sang qui s’échappait des blessures reçues par Pisan, dans le fracas des armes et les corps des soldats blessés ou morts, mais un adolescent dans son sommeil. Seule l’attelle qui maintenait sa jambe témoignait de la blessure qu’il avait subie.
Petit sourire ironique de la jeune femme en même temps que sa main se portait à son épaule immobilisée par une attelle elle aussi. Décidemment, le château où ils étaient hébergés ressemblait davantage à une infirmerie, pour le moins confortable certes.

La jeune femme se pencha vers le dormeur et plaça ses doigts sur l’intérieur du poignet de ce dernier, pression légère, s’imprégnant de la pulsation tranquille. La poitrine se soulevait doucement, le souffle était calme, presque paisible. Nulle inquiétude de ce côté-là. Elle posa alors sa main sur le front de l’adolescent. Le contact était frais, nul signe de fièvre…

Ce qu’elle avait entendu n’était donc visiblement que l’expression d’un mauvais rêve, d’un cauchemar que le jeune homme avait dû faire.
Rassurée, mais gênée d’avoir été ainsi été le témoin indiscret de l’abandon du jeune duc, elle se redressa. Après tout, avant d’être arrêtée par ce qui finalement ne s’avérait qu’une inquiétude sans fondement, elle était en chemin afin de donner des consignes pour que l’on prépare un repas pour Pisan.

Elle s’éloigna aussi doucement qu’elle était venue, laissant l'adolescent à son sommeil.

Tristan_d_apperault a écrit:
Le sommeil l'avait pris, Morphée étendait ses bras voluptueux autour du corps frêle du jeune homme. Il se sentait dans l'atmosphère de la pièce comme revenu au temps des joies enfantines.
Loin étaient les guerres, las étaient les corps.
Sur sa peau les draps laissaient flotter un parfum de violette et de fleurs fraîches, dans la douceur duveteuse du matelas.

Pourtant au plus profond de lui, il était encore à l'écoute de ses profondes angoisses, de ses tourments et de ses démons futiles. Futiles, comme la vie éphémère de ce breton sur lequel il s'acharna. Mais impitoyables. Son visage convulsé revenait par vague de plus en plus forte dans l'esprit du jeune homme.

Du dehors, il ne laissait rien paraître de sa fragilité adolescente. Son corps était tout entier dédié à sa récupération, et par son effort de volonté, mais aussi sa naïveté à considéré ses tourments comme illusions du Sans-Nom, il en maitrisait inconsciemment les ressorts.
Tendon invisible d'un esprit trop droit, tendu vers ce qui le maintenait la tête hors de l'eau. Le visage de Pisan, souriant, lui redonnait courage à chaque respiration. Mais dans cette lutte intérieure, la rage et le dégoût de ses actes l'emportait petit à petit sur l'amour qu'il portait à la femme d'un autre.

Mais quand tout sembla sur le point de basculé, il s'apaisa. Une présence étrange, calme et rassurante l'accompagnait soudainement. Une main sur son poignet, puis sur son front. Avait-elle entendu les cœurs, un court instant à l'unisson ? Ils ne l'étaient pas dans la fortune de deux êtres qui se rencontrent. Tristan sentit chez cette personne une fêlure récente, une blessure qui semblait au-delà de tout espoir de guérison par les hommes.
C'est par cette blessure qu'une seconde, il la comprit.

Il ouvrit les yeux et vit une femme, belle et froide, le bras en écharpe, qui s'éloignait sans bruit de sa couche. Il ne savait pas qui elle était, mais il aurait voulu la retenir. Il ne put l'appeler par son nom, et s'il l'avait pu, l'aurait-il fait ? Il avait trop peur de croiser son regard, et d'y lire plus de souffrance qu'il ne lui était encore possible d'endurer. Il la regarda partir, sans un mot.

Tomsz a écrit:
L'histoire ne sait pas tout, et on ne sait pas tout de son histoire. Les amnésies de Tomsz avaient été nombreuses, mais celle-ci était sans doute la plus particulière. Elle n'était pas la conséquence d'une énième chute, ni celle de blessures barbares. Elle était juste le fruit de l'oubli, de l'abandon d'un être à sa mémoire, comme pour accélérer le temps et se débarrasser du superflu. Le chemin le conduisant au Château des Valrose, meme sous le regard bienveillant de Pépin, ne l'avait pas intéressé outre mesure. C'est bien simple, il ne saurait même plus y retourner s'il devait à nouveau faire le trajet depuis le centre d'Orléans. Mais après tout, pourquoi faire? Sa femme et son destin l'attendaient depuis si longtemps dans cette demeure.

Pépin le conduisit jusqu'à l'entrée de la propriété. Le Château était somptueux, les jardins magnifiques, bien que cela manquait de roses et de chardons au goût du Vicomte. N'importe quel être normalement constitué qui aurait osé s'y aventurer seul avait de fortes chances de s'y perdre, alors que Tomsz puisse y arriver, cela défiait l'entendement.

Il effectua quelques pas, puis retourna à son point de départ et questionna son guide du regard pour savoir si quelqu'un allait venir le chercher.

Magdeleine a écrit:
Elle revenait de la cuisine, après avoir demandé qu’un repas soit apporté à Pisan. Bouillon de volaille, tranches de pain frais, quelques fruits et vin, voilà qui suffirait pour l’instant.
Quittant les communs, elle se dirigeait à nouveau vers l’aile Est, regagnant la chambre de la Vicomtesse. L’escalier qui menait à l’étage était éclairé ça et là par le soleil passant à travers de petits fenestrons donnant sur le grand parc arboré. Regard machinal vers l’extérieur alors qu’elle le gravit.

Deux silhouettes qui se rapprochaient. Elle eu juste le temps de les apercevoir et de reconnaître le frère de leur hôtesse dans l’une d’elle, avant de continuer sa montée.
Quant à l’autre… Arrêt, un pied sur la marche du dessus, tandis que les sourcils se froncèrent. La démarche était familière, pour avoir souvent côtoyé l’homme. Mais justement, cet homme avait disparu de longs mois auparavant. Serait-il possible ?...

Elle redescendit quelques marches et se retrouva à hauteur de l’ouverture. Main posée sur le rebord, elle se pencha afin de mieux voir les arrivants.
Et elle les vit. Ses yeux s’attardèrent sur celui qui l’intriguait.
Son esprit refusait d’y croire, c’est impossible, irréel, et pourtant… On dirait bien… Elle devait en avoir le cœur net !

Elle termina rapidement sa descente et s’arrêta au bas de l’escalier. D’où elle était, elle vit un serviteur ouvrir la lourde porte, faisant apparaître les deux hommes clairement à sa vue.

Elle frotta machinalement ses yeux, du même geste qu’avait Aliénor quand elle se réveillait.
Aux côtés de Pepin, l’homme était amaigri, il avait l’air épuisé, et pourtant, nul doute, c’était bien lui. Celui dont les Chellois attendaient, espéraient le retour.
Pisan en particulier.
Depuis ces longs mois, depuis l’annonce de la disparition de son époux, Mag avait été témoin de son découragement, de sa résignation, mais aussi de ses espoirs et de ses certitudes…
Pensée pour ce qui avait été, qui était, et qui serait à nouveau…

Elle avança de quelques pas, puis accéléra jusqu’à courir presque, ne s’arrétant qu’à quelques pas de la porte. Son visage s’orna d’un large sourire, ses yeux se mirent à briller, tandis qu’elle en parvenait à prononcer qu’un mot. Un seul.


Tomsz…

Et finalement, à bien y réfléchir, nul étonnement de le voir ici, et maintenant. Avec Tomsz, on pouvait s’attendre à tout, même à l’inimaginable.
Mais des questions, tant de questions. Qu’avait-il fait tout ce temps, où était-il allé, pourquoi, comment…
Aucune ne franchit ses lèvres cependant, il serait bien temps de les poser. Plus tard.
Pour l’instant, Tomsz et Pisan devaient se retrouver, et elle se tourna vers Pepin.


Messire, je vais accompagner le Vicomte auprès de son épouse, si vous le voulez bien…

Tomsz a écrit:
Son histoire avait depuis trop longtemps basculé dans l'improbable et le surréaliste pour qu'il en soit autrement. Tomsz, alors qu'il scrutait les détails de la façade du Château des Valrose, préliminaire indispensable au comptage des pierres qui la composait, vit la porte s'ouvrir et une silhouette apparaître. Mais au lieu d'une quelconque servante de ces lieux inconnus, c'est un visage plus que familier qui se dressa devant lui.

La Dame de Parage de Pisan, la Dame de Bergnicourt épouse du brillant Bigbosspower, l'emblématique présidente du Comité des Fêtes de Champagne (oui, Tomsz n'était plus très à jour...), ou Magdeleine d'Assas, vertueuse défenseur de Compiègne assiégée... Autant de personnes dans le même costume, mais c'était bien sa vassale, Dame de Bozay, que le Vicomte voyait devant lui. Après tout, les seigneuries ne s'obtiennent pas dans les cérémonies mondaines, mais dans le coeur et l'esprit des êtres. Ce n'est pas un détail technique artésien qui allait invalider l'affaire.

Le visage du vicomte s'éclaira en réponse à celui de Magdeleine. La joie de retrouver cette âme fidèle et bienveillante se mêlait à l'impatience de retrouver sa femme. Il le savait, si Magdeleine était encore ici, c'est que Pisan allait bien... même si « bien » n'était de toute évidence pas le mot vraiment approprié.


Mag... je suis heureux de te revoir... je te suis...

A cet instant, le Vicomte pencha dangereusement en avant, comme lors de ses plus grandes cascades. Il ouvrit ses bras et tomba directement dans ceux de son hôte, un peu brutalement certes, mais n'était-ce pas le propre des retrouvailles? Alors qu'il la serrait frénétiquement, au lieu de s'excuser ou de lui demandait comment elle allait, il lui chuchota une de ses bizarreries caractéristiques :

Depuis tout ce temps, as tu pu évaluer le nombre de personnes qui se sont réjouis de ma mort, le nombre qui ont demandé ma femme en mariage, et le nombre de ceux qui ne me pardonneront jamais?

Pisan a écrit:
[Chambre de Pisan]

Dans la chambre silencieuse, une petite fille veille près d’un lit. Son regard est sérieux, un pli barre son front concentré sur la tâche importante qui lui est confiée.
Elle ne cille pas et fixe le visage de la convalescente. Parfois, elle étouffe un bâillement et se frotte les yeux. Mais elle ne lâche pas la main qui porte l’anneau. Cet anneau la fascine.
C’est un anneau en vieil argent sur lequel une rose entrelacé d’un chardon est gravée. La petite fille connaît bien ce dessin, sa mère le porte à son cou gravé sur une médaille. Elle l’a vu aussi sur les portières de la voiture à Chelles.

La gouvernante brode un ouvrage et lève de temps à autre la tête pour observer la scène, demande à Aliénor si elle veut boire un peu de lait ou si elle est fatiguée. Et invariablement, quelque soit la question, la petite fille répond « Non, merci Ysabault, je dois veiller sur Pisan. » Ysabault n’insiste pas et reprend son ouvrage.

Une petite main est posée dans la sienne légèrement moite, petit oiseau tiède immobile et sage. Pisan le sent…L’infante est donc là, tout va bien, elle peut dormir encore un peu, cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas dormi.

Magdeleine a écrit:
Quel hasard l’avait poussée à regarder par la fenêtre à ce moment précis où Tomsz approchait ?
Hasard ou destin, d’ailleurs, mais toujours est-il qu’elle était heureuse pour lui que le Vicomte se soit trouvé devant un visage connu. Pas que ce soit le sien spécialement, encore que sa présence en ces lieux ne pouvait signifier qu’une chose, Pisan n’était pas loin. Et donc assurer à Tomsz, s’il en doutait, de la fin de… de quoi au fait, nul de savait ce qu’il était advenu de lui entre sa disparition à la veille de sa libération par les artésiens, et sa réapparition… maintenant…

Elle se recula légèrement afin de le laisser entrer. Elle eut à peine le temps de le voir trébucher, qu’elle le sentit se rattraper à elle et la serrer un peu brusquement dans ses bras. Elle aurait dû s’y attendre pourtant, s’il y avait quelque chose qui caractérisait le Vicomte, le seul comportement probable de cet homme imprévisible, c’était bien sa maladresse. Et ses questions pour le moins inattendues… En même temps, c’était aussi une des raisons pour lesquelles la jeune femme avait profonds respect et admiration pour lui, parce qu’il ne ressemblait à personne d’autre que lui-même…


Depuis tout ce temps, as tu pu évaluer le nombre de personnes qui se sont réjouis de ma mort, le nombre qui ont demandé ma femme en mariage, et le nombre de ceux qui ne me pardonneront jamais?

Elle se dégagea doucement, mordant sa lèvre pour ne pas exprimer la douleur que le geste maladroit mais néanmoins affectueux avait réveillée dans son épaule blessée, avant de lui répondre en souriant.

Oui, oui, ne t’en fais pas, je te dirai tout ça. Mais plus tard ! Pour l’instant, je t’emmène voir Pisan. Elle t’attend…

Car elle savait bien que, même endormie, l’esprit de la Vicomtesse n’était tourné que vers son mari disparu. Et revenu enfin…
Elle l’entraîna dans le dédale des couloirs, en profitant pour lui faire en chemin un rapide résumé des événements qui s’étaient déroulés en Champagne, en Orléanais et dans le Royaume depuis que l’on était sans nouvelles de lui.

Ils arrivèrent enfin devant la porte derrière laquelle Pisan reposait. Mag s’arrêta un bref instant, puis posa sa main sur la poignée, et poussa le battant, dernier obstacle des retrouvailles tant attendues entre les deux époux.

Coup d’œil à l’intérieur, petit sourire attendri à la vue d’Aliénor assise sagement sur le lit, sa main dans celle de l’endormie, le visage grave. Si petite, et pourtant si consciente déjà de son devoir, fidèle et loyale, comme sa mère…
Elle avança de quelques pas, tenant la porte ouverte afin que Tomsz puisse entrer à son tour.

Tomsz a écrit:
Il était difficile d'y croire, mais cette porte était bien la dernière d'une longue lignée qui s'était dressée entre le Vicomte et son épouse ces derniers temps. Son coeur s'accéléra légèrement, ses mains tremblant avec la même inquiétude discrète. Sans dire un mot, il sourit à Magdeleine et entra dans la pièce.

Pisan était allongée sur le lit, une petite fille veillait sur elle en lui tenant délicatement la main. Une dame plus âgée mais tout aussi sage veillait de son côté sur la petite fille. Etait-ce une espèce de chaîne? Allait-il devoir veiller sur cette femme à son tour, tandis que Magdeleine veillerait sur lui-même? Tomsz rit à cette idée, puis salua d'un timide geste de la tête la maigre assemblée, et s'approcha de la petite fille. Il la dévisagea suffisamment longtemps pour l'embarrasser et se tourna vers Magdeleine.


Est-ce... euh... arf comment s'appelle-t-elle déjà? Euh... non pas Britney... A... A... Al... hum j'ai Albator qui me vient là, mais je suppose que ce n'est pas ça non plus... attend ne dis rien je vais retrouver... ALIENOR! Voilà... Aliénor. C'est bien Aliénor, n'est-ce pas?

Cette explosion vocale soudaine fit sursauter la fillette. Le Vicomte se pencha vers elle et prit un air et une voix ridicule, comme le font toutes ces grandes personnes qui croient faire plaisir aux enfants en se rabaissant sous leurs capacités mentales. Quoi que Tomsz avait naturellement un comportement enfantin, alors allez savoir...

Héhé comment vas-tu Aliénor! Que tu es jolie dis donc! Et puis sage et tout et tout! Tu apprends à Pisan la sagesse? C'est courageux de ta part! J'espère qu'elle ne t'embête pas trop, hein, faut pas hésiter à la gronder, tu sais!

Après des mois de souffrances réciproques depuis sa disparition, les premiers mots de Tomsz après ces retrouvailles tant attendues sonnaient bien étranges. Sa légendaire maladresse avait bon dos, mais n'expliquait pas tout. Sa pudeur, aussi grande que l'amour et la dévotion qu'il portait à sa femme, était une piste déjà plus sérieuse. Quoi qu'il en soit, Tomsz, dans l'euphorie du moment, ne fut pas trop perturbé par ce genre de considérations. Il se retourna de nouveau vers sa vassale et, à l'aide d'un sourire tordu et d'un regard canin, lui fit comprendre qu'il aimerait bien rester seul avec la belle endormie.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:41

Magdeleine a écrit:
Le silence… Si elle devait raconter plus tard l’impression qui l’avait saisie à ce moment-là, ce serait de ce silence qu’elle se souviendrait en premier.

Aliénor et Ysabault avaient levé la tête à leur entrée, et regardaient le nouvel arrivant d’un air intrigué. Il est vrai que la petite fille ne devait pas avoir beaucoup de souvenirs du Vicomte, elle était si jeune au moment des « évènements » de Compiègne ; quand à la nourrice… en fait, Mag l’avait engagée bien plus tard.

Et pourtant, une petite lueur brilla dans les yeux de la fillette, comme si, du fond de sa mémoire d’enfant, elle se rappelait du Vicomte. Ou comme si elle avait deviné qui était l’homme qui venait d’entrer avec sa mère.

Mag s’était rapprochée d’Ysabault en même temps que Tomsz se dirigeait vers la couche où Aliénor veillait sur Pisan. Elle glissa quelques mots à la nourrice qui se leva et se dirigea vers la porte de communication qui menait à la chambre contiguë à celle de Pisan, où la dame de parage de la Vicomtesse était logée.

Puis la jeune femme se tourna vers Tomsz et croisa son regard alors qu’il demandait confirmation quant à l’identité de la fillette. Elle acquiesça de la tête, petit sourire amusé en le voyant se pencher et s’adresser à Aliénor. La petite fille avait gardé son air grave, juste un instant troublé par l’exubérance du Vicomte. Contraste entre l’homme et la fillette, on aurait presque pu se demander à l’instant présent qui était le plus enfant des deux !

Mag s’approcha de sa fille, et la prit par la main, répondant à la demande muette que Tomsz venait de formuler. Demande inutile au demeurant, Mag était bien trop discrète pour rester, ces retrouvailles n’appartenaient qu’à ces deux-là…


Oui Tomsz, c’est bien Aliénor. Et d’ailleurs, elle est arrivée elle aussi il y a peu, nous avons beaucoup de choses à nous dire, n’est-ce pas, ma puce ?

Elle tendit sa main à la fillette, qui la prit et la suivit jusqu’à la porte où Ysabault les attendait.
Dernier regard dans la chambre de Pisan, derniers mots prononcés
Si toi ou Pisan avez besoin de quoi que ce soit, je ne suis pas loin…

Alors qu’Ysabault refermait la porte derrière elles, Mag porta la main à son cou, serrant entre ses doigts la médaille qui y pendait, un léger sourire aux lèvres. La médaille où était gravés un chardon et une rose entrelacés…

Tomsz a écrit:
Tomsz observa la petite troupe quitter la pièce, le regard mêlé de reconnaissance et d'impatience. Lorsque la porte se ferma définitivement, il resta planté quelques instants à la fixer, en repensant à tous ces contes de fées que sa maman lui avait raconté, le soir, dans la porcherie familiale. Il ferma les yeux en y pensant, prit une grande respiration, et se retourna vers le centre de la pièce.

« Dans [cette] chambre toute dorée, il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. »*

Tomsz marqua un temps d'arrêt. Il n'était plus trop sûr de ce qu'il devait se passer ensuite, dans le conte. Avait-il oublié une manoeuvre fondamentale? Alors il prit la main de sa femme, et la serra tendrement. Puis il se pencha au dessus d'elle et l'embrassa le plus timidement du monde, de manière moins perceptible encore qu'un battement d'aile de papillon. Comme pour ne pas la réveiller... ce qui est absurde, n'est-ce pas?

Toujours à genoux, Tomsz se recula légèrement, l'air perplexe. Qu'est-ce qui clochait? Pourquoi rien ne se passait? Il se releva, fit le tour du lit, se remit à genoux et recommença sa chorégraphie. Cette fois, il embrassa Pisan de manière plus franche.

Mais rien... toujours rien...

Le Vicomte commençait à se sentir sérieusement ridicule. Dans un mouvement dont il a le secret, il fit pivoter sa tête à toute vitesse pour scruter rapidement la pièce, pour vérifier que personne n'avait observé son ridicule manège. Rassuré, il fut prit d'un fou rire, et alla s'asseoir dans le fauteuil pour se calmer. Sa femme ne bougeait toujours pas.

Il finit alors de s'affaler dans le fauteuil, balança sa tête en arrière et scruta le plafond. Mais cette fois, ce n'était pas pour y compter quelques détails pittoresques. Non, il repensa à toutes ces nouvelles que Magdeleine lui avait apprises lors de ce court trajet entre la porte d'entrée et cette chambre. La confirmation de la mort de Ricoh d'Appérault le toucha particulièrement, ce qui lui fit oublier un instant que sa femme, à moins d'un mètre de lui, ne semblait pas dans un bien meilleur état. Puis, comme souvent, son optimisme reprit rapidement le dessus. Pisan était toujours aussi belle, à peine avait-elle l'air un peu plus fragile, allongée là dans ce grand lit. Tomsz en était persuadé, elle allait mourir de rire lorsqu'il lui raconterait les dernières aventures de la noblesse champenoise.

Alors, un sourire confiant retrouvé sur son visage, le Vicomte attrapa la mallette à laquelle il s'était accroché durant tout son périple, et en sortit son matériel d'écriture et ses précieux sceaux. Il écrivit quelques lettres tout en fredonnant des chansons entendues dans les villages qu'il avait récemment traversé. Celle d'un troubadour anglais lui revenait tout particulièrement. Son filet de voix était presque inaudible, ce qui privait l'assistance (composée uniquement de mobilier et d'une femme endormie...) de son inimitable accent anglois. Mais bien qu'il n'en comprenait absolument pas le sens, les paroles résonnaient bien plus distinctement dans sa tête.

« Always stays the same
Nothing ever changes
English summer rain
Seems to last for ages

I'm in the basement
You're in the sky
I'm in the basement
Drop on by

Hold your breath and count to ten
Then fall apart and start again

Start again, start again, start again... »
**


[* Charles Perrault, La belle au bois dormant]
[** Placebo, English summer rain]

Pisan a écrit:
Quand un compagnon d’arme meurt, sa mort paraît encore un acte dans l'exercice du métier de la guerre, blesse peut-être moins qu’une autre mort. Il ne vous manque pas encore en profondeur comme vous manque le pain.*
Quand un amour disparaît, le seul, celui que vous avez toujours connu, celui qui vous a éveillé à la vie, alors, l’essentiel semble s’être aussi retirée de vous.
Pisan avait faim mais rien ne la rassasiait…Certes, les charges multiples l’avaient occupée jusqu’à épuisement. Elle s’endormait parfois sur la tâche inachevée. Oui, la lassitude l’avait gagnée aussi et elle s’était raccrochée à l’infime espoir que son époux errait quelque part et lui reviendrait. S’il était mort, elle l’aurait « senti » pensait-elle. Elle était convaincue de façon naïve, que deux âmes se comprenant, étaient liées à tout jamais et croyaient aux prémonitions. Ses croyances païennes se mêlaient encore à sa foi aristotélicienne moins enracinée. Mais elle priait. Et ses compagnons étaient tombés, un à un, alors, elle avait convoqué le destin pour un rendez-vous étrange.
Orléans serait la punition qu’elle s’infligerait de ne pas avoir cru assez, de ne plus avoir suffisamment de foi. Elle avait menti à tous et surtout à elle-même, en acceptant cette mission qu’elle svait peut-être ultime. C’était un demi-mensonge, elle avait parié sur le hasard et le hasard l’avait trahi mais elle avait associé sa vie à son devoir d’Etat. Ne pas être inutile, jamais. Et Magdeleine et Lily, anges de Compiègne, qu’elle avait entrainé dans cette equipée.

D’autres visages se penchent, son oncle, sa tante, ses cousins, les roses et celui au regard terrible du jeune duc de Chambord, Tristan d’Appérault, tombé si jeune…
Un visage lui revient sans cesse, celui de l’infante à la rose. Elle fait ce rêve étrange et pénétrant d’une petite fille inconnue. Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. **

Oh ! L’infante lui a lâché la main, elle a de nouveau froid.
L’obscurité devient d’un seul coup vertigineux. Ouvrir les yeux et lui faire comprendre, ouvrir les yeux et…Oh ! Un baiser effleure ses lèvres, elle veut y porter sa main pour le sentir mais ne peut bouger son bras. Son cœur bat un peu plus vite, c’était comme les ailes légères d’un papillon qui la frôlait. Elle a de nouveau froid mais un second baiser lui redonne ce souffle qui lui manquait.
Tomsz !
Elle n’a pas dit le nom, elle n’a pas cillé et pourtant son être tout entier est porté par ce nom.
Elle rassemble l’énergie qui lui reste, se concentre sur la parole, lui dire, lui parler. Il s’éloigne. Non ! Elle se concentre alors de toutes ses forces pour ouvrir les yeux. Elle a vu l’infante tout à l’heure, elle peut le faire encore.
Elle l’entend rire et ce rire résonne comme un air de fête. Il rit, c’est qu’il va bien. Elle a besoin de rassembler ce qu’il lui reste de force pour le regarder.

Tandis que le vicomte de Chelles s’installait pour écrire en chantonnant, Pisan, les yeux enfin ouverts, le regarda avec tendresse et esquissa un sourire.




* St Exupéry « revisité » in Terre des Hommes.
** Pardon du pliagiat de Verlaine, le rêve familier.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:42

Tomsz a écrit:
Le Vicomte avait passé un bon moment à écrire ses lettres, avec cette concentration extrême qui fait plisser le front et sortir la langue sur le côté de la bouche. Il n'avait aucune idée du temps que ça lui avait pris, après tout, le temps avait déserté son histoire depuis bien longtemps. Une fois sa prose achevée, il attrapa ses sceaux et les apposa au bas des lettres avec cette éternelle satisfaction béate. Aujourd'hui devait être un bon jour, puisqu'il avait pensé à retirer son doigt avant d'appliquer la cire, lui évitant ainsi une brûlure supplémentaire, ainsi qu'une bosse disgracieuse sur ses parchemins.

Il se leva alors, à la recherche de Magdeleine, qui pourrait sûrement lui trouver un coursier pour envoyer rapidement ces lettres en Champagne. C'est alors qu'il jeta enfin un regard à sa femme, qui avait ouvert les yeux depuis un bon moment sans même qu'il s'en rende compte. Surpris comme un gamin qui se fait attraper par son père au comptoir d'une taverne, il sursauta, laissant échapper ses documents malgré une tentative désespérée de rattraper le tout en vol, à base de moulinets inefficaces et maladroits avec ses bras.

Il ne savait pas quoi dire, il n'y avait rien à dire. La surprise avait un peu gâché son bonheur, sans doute n'avait-il pas imaginé ces retrouvailles comme ceci. Mais lorsqu'on est absent aussi longtemps, il est indécent d'exiger le dénouement qui nous arrange. Son premier réflexe fut de ramasser ses lettres qui jonchaient le sol de la chambre. Il s'arrêta néanmoins en plein milieu, laissa retomber de nouveau les papiers, et se figea tout en fixant Pisan du regard.


Mon coeur... euh... tu vas bien?

Le ridicule de la question était indubitable, mais aucun autre mot ne put sortir. Il aurait aimé qu'elle voit sa joie, qui était toute intérieure à ce moment.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:42

Pisan a écrit:
- Mon coeur... euh... tu vas bien?

"Mon coeur"... Personne ne l'avait appelée ainsi depuis si longtemps.

Enfin...Il était là, ses journées solitaires étaient révolues, le jour suspendu pouvait reprendre sa course et Pisan de Chelles pouvait de nouveau vivre. Cela était dans l'ordre des choses. Oui, tout était à sa place.

Il se tenait là, tentant de ramasser maladroitement des parchemins, les doigts noircis d'encre. Elle observait le visage aimé. Quelques rides en plus, amaigri, le visage émacié, des vêtements assez étranges mais pas plus que d'ordinaire finalement...Et sa broche. Il l'avait gardée tout ce temps. La rose et le chardon à jamais entrelacés....Il avait dû souffrir, malgré ce sourire béat qui cachait aux yeux de monde, ce qu'elle seule savait mais elle ne savait pas tout.

Enfin...il était venu la chercher. Elle eut envie de se lever et courir vers lui pour le serrer dans ses bras mais elle ne put que lui répondre en lui souriant, sa pudeur répondant à la sienne:


- Tout va bien...Maintenant. Quand rentrons-nous chez nous?

Les mots n'étaient que des mots et ils avaient toujours bien pris soin de ne pas user les plus beaux par un accord tacite.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:43

Tristan_d_apperault a écrit:
[Chateauneuf, Tristan, dans sa chambre]

Le jour descendait à présent dans le ciel de Chateauneuf. Les rayons dorés se reflétaient dans le champ de nuages qui y flottaient, comme hors du temps. Tristan les observa sans vraiment savoir combien de temps, son esprit vagabondant entre leurs différentes formes. C'était un jeu qu'il aimait enfant. Surtout après avoir fini un nouveau livre, qu'il s'imaginait se réécrire à l'encre noire sur les masses cotonneuses haut-perchées.

Son estomac le rappela à l'ordre, le silence environnant amplifiant le son des gargouillis en un bruit assourdissant et effrayant. Il attrapa la chemise pliée sur le fauteuil, et vit qu'on avait fait déposer à son intention une béquille sans ornements, un grand "T" dont la branche qui venait se caler contre l'aisselle avait été bien molletonnée.
Il entreprit ses premiers pas avec circonspection, mais très vite, se sentant vigoureux, il ajusta sa démarche à l'appétit qui le tenaillait et franchi la porte de sa chambre aussi vite que s'il marchait normalement.

Au bout du couloir, il rencontra sa première difficulté. Devant lui s'étendaient une volée de marche inégales et dont la fréquentation du castel avaient rendues patinées, et glissantes. Tristan se frotta la tête à l'endroit d'une bosse imaginaire, souvenir cuisant d'un jeu qu'il avait perdu.


J'aurais dû demander à Martin de me faire monter quelque chose plutôt que d'affronter ses maudites marches ! Il n'y a l'air de n'y avoir personne de ce côté du château... Soit, servantes de malheur, je vous trouverai de l'autre côté !


Il reprit un autre couloir qui devait l'amener à l'autre aile de la demeure des Valrose. Comme il l'avait prévu, le bruit qui venait de cette partie témoignait de son activité. Galvanisé par la promesse d'un futur abondant repas, il se dépêcha d'atteindre la pièce d'où venait les bruits.

Il entra en ouvrant discrètement la porte, et claudiquant se plaça dans le passage, à la recherche d'une soubrette. Il perçut plus qu'il n'aperçut d'abord la femme dont la détresse l'avait profondément pénétrée plus tôt. Dans la pénombre de la pièce, elle était belle aussi. Ce qui rendait pour le duc cette détresse encore plus misérable à supporter.

Auprès du grand lit à baldaquin, dont les rideaux étaient légèrement tirés, Tristan distingua la silhouette d'un homme habillé pour le voyage, écrivant sur un petit nécessaire quelques courriers. Dans le lit une forme était allongée, mais il ne pouvait la voir. Il savait n'avoir pas été introduit, et que ça conduite était indigne, mais il s'avança pour mieux observer.
L'homme assis fit d'un coup tomber, sous l'effet d'une surprise, tous ses papiers, et encore une fois ! Qu'il était maladroit ! Le duc en sourit, se demandant qui était ce scribe aux mains palmées. Mais quand il parla, il eu une réponse de la forme dans le lit.

Et le sang du duc se réchauffa, et sa jambe, son dos, son visage, et toute son âme, se détendirent.
Elle était en vie, juste là ! Et lui, idiot, qui n'avait songé qu'à son appétit depuis qu'il était levé ! Le cœur gonflé de joie, il voulu faire un pas et rentrer dans le cercle de lumière que faisaient les bougies installées.

Et le sang du duc se glaça, et son cœur gela. Elle posait une question, une question qui déchirait l'air, perçait les tympans.
"...chez nous ?", chez Pisan d'Harcourt, chez Tomsz de Chelles. Cet homme avait un nom dès lors. Tristan voulait lui aussi parler... Il aurait souhaiter vider son âme, déversoir de l'ardente mission, du bel amour qu'il avait conçu. La naïveté voulait qu'il le crie sur le toit du monde !


Laissez-moi dire un mot.
Vous voyez cette jeune femme-là?
Je l'ai sauvé comme la mort sur elle refermait ses mâchoires,
Puis je l'ai secouru, oh! de quelle ardeur sainte !
Et j'ai rendu à son image, y pensant voir
Les marques d'un mérite insigne, un dévot culte. [*]


Mais Dieu l'avait doté du bon sens, et ses épisodes récents lui avaient appris la prudence. Il se tut, et garda jalousement ses sentiments. L'homme ne devait pas les connaître, il n'en avait pas le droit.

Pisan et Tristan devaient se garder ce secret. Le jeune homme se résolu à conserver d'elle tout ce qu'il pouvait, et en chérir les moments comme de précieux présents dans un écrin d'argent.
L'absence de Martin, son fidèle écuyer comme il avait celui de son père, mais aussi confident, lui manqua. Et il s'aperçut qu'il n'avait point eu de nouvelles de lui ou de Bertrand le garde, ou Enguerrand l'archer depuis la bataille. La peur d'avoir perdu ces compagnons l'étreignit fort, car ils étaient devenus ses amis, aussi basse que soit leur extraction.

Il se racla la gorge pour attirer l'attention du couple.

Dame Pisan, je suis aise de vous voir éveillée, et en bonne santé à ce qu'il me semble.

Il jeta un coup d'oeil à Tomsz.

Vous voilà entourée de ceux qui vous sont chers, votre rétablissement n'en sera que plus prompt je n'en doute pas. N'hésitez pas à abuser de l'hospitalité de mes tuteurs, ils en seront ravis je suis sûr. Pas tant que vous ne pourrez voyager convenablement. Promettez-le moi.


Et sans lui laisser de répondre, il s'inclina avec un sourire pincé mais sincère.

J'ai l'estomac qui me chatouille la voûte plantaire, je vous pris de bien vouloir m'excuser. Dames, sire...

Et de quitter la pièce plus vite qu'il n'y était entrer. Cette courte entrevue lui laissait un goût amer d'inachevé, comme s'il craignait de ne plus croiser sur sa route Pisan. Mais quelque chose lui disait au contraire qu'il serait un jour amené à recroiser l'étrange femme qui un après-midi lui avait rendu visite. Elle aurait un rôle à jouer, mais Aristote savait lequel !

Il descendit les marches qui le conduisait à la collation tant désirée en cuisine, et croisa Bertrand en train de gourmander l'une des cuisinières, dont l'opulente poitrine se secouait peu à peu hors de sa robe à mesure qu'elle gloussait sous les assauts du garde. Sitôt qu'il vit son maître qui l'observait d'un œil amusé, il se reprit et s'esclaffa ! Et Tristan rit avec lui, car il était joyeux de revoir le compère en vie, et à tout point de vue bien portant.

Le soir même, sous cette solide escorte, il prit la route en voiture pour Chambord. A Chateauneuf, tout pour lui était achevé. Par une nuit au croissant de lune déclinant, il n'était plus un enfant.

Il le lui devait, le saurait-elle seulement ?



[*]Très léger plagiat de La nuit des Rois, W. Shakespeare, Acte III, Sc. IV.

[C'est normalement ma dernière contribution à ce RP, merci aux merveilleux joueurs qui y ont participé malgré la longueur, et malgré les aléas du nouveau forum. J'espère que vous avez apprécié la lecture !
Au plaisir de "rejouer" avec eux.]
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:43

Tomsz a écrit:
[Légère mise à jour suite au post de Tristan! Merci à lui d'ailleurs pour sa participation.]


« Tout va bien ». « Rentrer chez nous ». Il n'en fallait pas plus au Vicomte pour entrer dans une autre dimension. Oh qu'il aurait aimé, à ce moment, la serrer dans ses bras et lui dire toute sa joie de la retrouver enfin. Lui dire que pendant ce curieux exil, seul son souvenir et la perspective de la retrouver l'avait fait tenir debout. Tout était contenu dans son sourire, mais aucun mot ne sortait à ce moment, dans ce château magnifique mais qui n'était pas le sien, et où il se sentait un peu perdu.

Puis quelques mots les interrompit, d'une voix absolument pas familière. Tomsz sursauta puis se retourna pour dévisager Tristan, mais n'eut pas le temps de lui adresser la parole. Ce dernier s'était enfuit aussi vite qu'il était apparu.


Oh! C'était qui cet enfant si mignon? Tu le connais? Il a l'air très bien élevé en tout cas, tu me diras, s'il vit ici c'est normal, on n'élève pas les Ducs dans les porcheries!

Tomsz rigola un bon coup à sa blague que seul lui pouvait comprendre. Il était d'ailleurs le seul à en rigoler. Même si elle était restée stoïque, et cela pouvait se comprendre après un si long sommeil, Tomsz aurait aimé que Pisan l'éclaire un peu sur ce jeune homme au visage parfait et au blason impeccable. Ce blason, il en était certain, il le connaissait. Mais peu à peu, il dut se rendre à l'évidence que s'il ne s'en souvenait pas, c'est qu'il s'agissait forcément d'un mauvais souvenir.

Alors après ces quelques instants de doute, la vie reprit frénétiquement ses droits. Tomsz attrapa Pisan et la porta hors du lit, pour lui faire redécouvrir aussitôt les joies de la station verticale. Sans attendre, il prit les affaires qui avaient été soigneusement rangées et qui attendaient sagement le réveil de leur propriétaire, et habilla sa femme. Dans la précipitation, il se peut qu'une chemise ou qu'une paire de chausses ait été mise à l'envers, mais le rythme effréné du Vicomte ne laissait pas vraiment à sa femme le temps de lui signifier.


Allez, zou! On a assez perdu de temps comme ça! Rentrons chez nous.

Si le contact de la main du Vicomte dans celle de la Vicomtesse était tout ce qu'il y a de plus doux, le véritable arrachage de bras qui suivit immédiatement n'avait plus rien de délicat ou romantique. Ainsi, Tomsz extirpa violemment son épouse de la chambre ou elle avait passé trop de temps. A peine avaient-ils passé la porte que Tomsz se rendit compte que les jambes de Pisan ne suivaient absolument pas le rythme. Il songea un instant à la traîner pour ne pas perdre plus de temps, mais la configuration des lieux rendait l'opération assez risquée. Alors, il prit sa femme dans ses bras, et tout en dévalant les escaliers, il se mit à brailler :

Maaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaag! Où est notre voiture? On rentre à Chelles!

On dit que les tornades se forment lorsque l'air chaud des basses altitudes rencontre l'air froid des hautes altitudes. Alors un cumulo-nimbus se forme jusqu'à une très haute altitude et crée un violent orage. Le plus souvent, la tornade apparaît à la périphérie de cet orage, aspirant assez d'air chaud et humide pour engendrer le mouvement giratoire qui les amorce, attiré par la dépression. Cela génère un mouvement vrillé au sein du nuage orageux, tourbillonnent de plus en plus vite. La colonne centrale accélère alors sa rotation et atteint le sol en créant une tornade dévastatrice.

Tomsz et Pisan venaient à peine de se retrouver, que déjà cette improbable alchimie atmosphérique se réveillait. La tornade rose était de nouveau en marche...
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:43

Magdeleine a écrit:
La lourde porte en chêne qui séparait sa chambre de celle de Pisan ne laissait filtrer nul bruit de ce qui pouvait se passer derrière. De toute façon, Mag était bien occupée de son côté à échanger avec sa fille sur les longues semaines qui les avaient tenues éloignées l’une de l’autre pour s’en préoccuper.

Elle ne regrettait pas de lui avoir tu qu’elle était enceinte, il aurait été par trop difficile de maintenant lui expliquer pourquoi cette grossesse avait tragiquement pris fin. Et comment.
La blessure était encore suffisamment vive, les remords aussi, et elle n’avait pas envie de lire dans les yeux de la petite fille les mêmes sentiments que ceux de son époux avaient reflétés.
Son époux, le père d’Aliénor. Elle n’avait d’ailleurs que peu de nouvelles de lui depuis qu’on était venue la quérir pour se rendre ici, auprès de Pisan. Tout juste savait-elle qu’il avait dû se rendre en Champagne, peut-être pourraient-ils s’y retrouver un peu, lorsqu’elles devraient repartir. Car même si elle avait déménagé à Gien afin de suivre son époux, elle n’en demeurait pas moins chelloise, et retournerait à Chelles avec Pisan.
Au demeurant, maintenant que le Vicomte les avait rejointes, cela ne saurait plus tarder. Elle songea d’ailleurs qu’elle devrait s’occuper des dispositions pour le retour, dès que Pisan serait suffisamment rétablie pour voyager.

Un bruit sourd en provenance de la pièce d’à côté lui fit dresser l’oreille. Comme une porte que l’on heurte.
Elle se leva et alla ouvrir précipitamment la porte de communication entre les deux chambres.
Celle de Pisan était vide, seuls traînaient sur le lit des vêtements en désordre.
Elle n’eut pas le temps de se demander où Tomsz avait pu emmener Pisan, car cela ne pouvait être que lui, que la voix du Vicomte résonna dans le couloir.


Maaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaag! Où est notre voiture? On rentre à Chelles!

Relevant ses jupons, elle se dirigea en hâte en direction des escaliers, les descendant d’un pas rapide.
En bas, Tomsz, Pisan dans ses bras, semblait attendre.


Tomsz… Elle secoua la tête de droite à gauche, lèvres pincées, comme devant un enfant qui vient de faire une bêtise
Nous ne pouvons pas rentrer de suite, Pisan n’est pas en état de voyager. Elle est encore trop faible pour supporter la fatigue du voyage, et doit reprendre quelques forces avant. C’est la médicastre qui te le dit !
Laisse-moi quelques jours, afin d’organiser le retour, faire parvenir un message à Chelles afin que l’on nous envoie la voiture pour venir nous chercher. Et nous pourrons rentrer.
Sois raisonnable, voyons…


Raisonnable… Elle venait de lui demander d’être raisonnable. Autant demander au soleil de freiner sa course quotidienne dans le ciel, à une tempête d'arrêter de se déchainer, à une tornade de s'apaiser ! En même temps, s’agissant de la santé et du bien-être de son épouse, elle espérait qu’il se rangerait à ses arguments…
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:44

Pisan a écrit:
[Merci à tous les joueurs d’Orléans et de Champagne et d’ailleurs pour ce RP-fleuve. Leur talent m’a amusée et parfois émue durant cet été: « Tous les matins du Monde sont sans retour » en gargote d’Orléans et « Lost in translation » en gargote de Champagne. Et comme au théâtre mais dans le désordre …]

De Tristan d’Appérault, Duc de Chambord.
Tout homme aime deux femmes : l'une est création de son imagination, l'autre n'est pas encore née.
Pour Tristan d’Appérault, Pisan était la première, celle issue de son imagination juvénile et passionnée. Il n’aimait pas la femme mais ce qu’elle représentait, il aimait ce qu’elle paraissait être ou ce qu’elle pourrait être. Elle avait su comprendre et respecter la naissance de ces sentiments, en veillant à ne pas les abîmer. Elle recevait les regards et les compliments de même que les critiques ou les sautes d’humeur avec le même sourire lisse qui semblait indifférent.

Mais de même que la valeur de la vie n'est pas en sa surface mais dans ses profondeurs, les choses vues ne sont pas dans leur écorce mais dans leur noyau, et les hommes ne sont pas dans leur visage mais dans leur cœur.

Ainsi était …

Magdeleine d’Assas, Dame de Pomponne
Dans l’ombre de son époux, dans l’ombre de son lige et dans les parages de Pisan, attachée à eux tous par le plus noble des sentiments : la loyauté.
Cette femme avait été assez intelligente pour ne pas vouloir « gagner » à tout prix. Car elle n’était pas née pour cela.
Elle était née pour que la vie suive son cours, pour que les blessures soient guéries, que les doutes s’effacent. Pisan lui enviait cette sorte de « sagesse » et espérait que quelque sorte en récolter quelques parcelles à son contact. Elles étaient aussi différentes que la nuit et le jour. Pisan, lui vouait une amitié indéfectible. Elle était sa confidente, sa sœur.


Et Sebbe de Valrose, Duc de Chateauneuf-sir-Loire,
Oncle bien aimé et bienveillant. Ayant pour maîtresse attitrée l’armée, sa chère armée. Disponible et parfois lontain. Pisan le craignait mais il lui accordait toujours une attention patiente. Elle le voyait passer, pressé par quelque affaire du royaume, mais elle aimait Chateauneuf grâce à la douceur et à l’espèglerie de sa châtelaine…

...Ladymarianna de Valrose
La duchesse avait participé avec une bonne humeur sans faille à toutes les missions où le service du roy l’appelait. Fidèle parmi les fidèles et compagne d’armes, Pisan et elle avaient partagé des moments douloureux et des fous rires en taverne.
Oui, cette grande dame allait lui manquer. Elle quittait avec regret la quiétude du château.

Et Lily, ange rose de Compiègne
Venue dans cette folle aventure pour elle, tombée aussi devant les remparts d’Orléans, loin de ses amis, de sa famille… Lily, la bonne humeur et les rires à jamais perdue pour la Champagne, mais Pisan espérait qu’il résonnerait longtemps dans le sud lointain.

Hum… Et enfin...

Tomsz d’Harcourt, Vicomte de Chelles.
Cet homme, vêtu d’une improbable chemise rose, qu’on dit maladroit-et il l’était à bien des égards en apparence- conservait soigneusement par devers lui, l’essence même de cette fantaisie ordonnée dont la source était d’une teinte plus sombre. Pisan ne vivait que pour cet homme, car lui seul savait sonder au plus profond de son être. Il pouvait en voir la lumière comme l’obscure face et l’accepter telle qu’elle était.
Eternel rêveur d’un monde qui ressemblerait à une vaste cour de jeu où chacun y tiendrait un rôle majeur, il avait été déçu, lui semblait-elle, de l’influence de Panurge sur certains de ses semblables.
C’est sans doute ce qui lui faisait chérir les cochons plus que les moutons.


Oui…On dit que les tornades se forment lorsque l'air chaud des basses altitudes rencontre l'air froid des hautes altitudes… Voilà qu’il était revenu et le Monde qui était en ordre, bascula de nouveau. Elle avait du mal à parler, sa voix était rauque et lorsque son époux la tira du lit, la vêtit, elle eut envie de protester… se ravisa et se laissa faire.
Pour cette fois, elle n’était pas morte, peut-être que c’était cela dont il lui parlait souvent lorsqu’il évoquait ses multiples vies ? Elle commençait sans doute sa seconde vie et devait laisser les choses suivre leur cours.

Quelques étages plus bas, cependant, elle lut sur le visage de Magdeleine que celle-ci ne comptait pas laisser les choses suivre leur cours !
Elle lança un regard à la dame de parage, regard appuyé, sans prononcer un seul mot, puis ferma les yeux et colla sa joue contre le tissu rugueux du pourpoint du vicomte.

Tous les matins du Monde sont sans retour…oui…Mais la nuit renouvelle.


[Hommage à Khalil Gibran]
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:44

Tomsz a écrit:
Tomsz fit attention de ne pas trop élever la voix, pour ne pas brusquer son épouse (il était temps!).

Raisonnable? Raisonnabe? Tu me demandes à moi d’être raisonnable? Tu ferais mieux de demander au soleil de freiner sa course quotidienne dans le ciel, à une tempête d'arrêter de se déchainer, ou à une tornade de s'apaiser, Mag! Non, sois sérieuse un instant! Ca m'étonne que toi, la médicastre, tu ne te rendes pas compte que c'est justement ce Château qui rend Pisan toute... euh... enfin... moins... euh... bref tu vois? Je ne connais qu'un remède, moi, et c'est le grand air de Chelles! Alors zou! En voiture! Et si la nôtre n'est pas là, tu vas nous en trouver une autre!

Les retrouvailles avec son épouse, et la perspective de retourner enfin sur ses terres avait fait perdre au Vicomte toute notion élémentaire de politesse. A l'encontre de ses hôtes orléannais tout d'abord, mais aussi de sa vassale. Dans un dernier éclair de lucidité, il ajouta néanmoins, et plus calmement :

S'il te plait Mag. C'est important...
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde sont sans retour...   Dim 6 Mar - 0:44

Magdeleine a écrit:
[Plus tard, sur une route entre Orléanais et Champagne]

C’était un bien étrange cortège qui cheminait sur cette route, tournant le dos à la Loire et aux épreuves que chacun avait endurées.
Aux côtés de la litière confortable dans laquelle Pisan était allongée, Tomsz et Mag chevauchaient. Derrière, suivait la voiture qui transportait les coffres où étaient rangées leurs affaires, sous la surveillance avisée d’Aliénor et Ysabault. Des hommes d’armes enfin encadraient la petite colonne afin d’assurer sa sécurité.

Mag ralentissait par moments sa monture, laissant Pisan et Tomsz deviser tranquillement. Elle se portait alors à hauteur du coche, échangeant de son côté avec sa fille, puis remontait à nouveau vers l’avant de la petite colonne. Elle profitait des périodes de repos de la Vicomtesse pour informer plus longuement son suzerain des événements qui avaient eu lieu depuis son emprisonnement artésien.

Car elle avait cédé.
Il y avait eu la demande de Tomsz, sous laquelle elle avait perçu un besoin impératif, une impatience pressante.
Mais c’était surtout le regard que Pisan lui avait adressé, et son geste de tendresse envers son époux qui avaient achevés de la convaincre.
Finalement, la tornade était en marche, et rien ne pouvait l’arrêter…
Alors après tout, oui, peut-être que revenir à Chelles était la meilleure des médications. Elle avait déjà observé que l’esprit pouvait aider étrangement le corps à se remettre dès lors que les conditions étaient favorables. Et quoi de mieux pour Pisan que d’être de retour chez elle, dans son environnement familier, entourée de son époux, de ses proches?

Et elle avait organisé le départ. La litière pour Pisan, la voiture, les montures, l’escorte, les provisions… Envoyer un messager en avant, afin de prévenir les chellois du retour des maîtres. Un autre pour informer son époux du voyage qui allait être entrepris…
Prendre congé de leurs hôtes, les remercier de leur hospitalité. Mag avait entendu des serviteurs dire que le Duc de Chambord avait lui aussi quitté les lieux. Aurait-elle un jour l’occasion de lui exprimer sa reconnaissance? Car son geste, sa bravoure -ou était-ce autre chose?- sur le champ de bataille, lors de cette rouge matinée devant Orléans, avait sans nul doute sauvé la vie de Pisan.

Sur cette route qui les ramène vers Chelles, les mauvais souvenirs s’estompent peu à peu. Même si les blessures seront toujours présentes, même si les cicatrices ne se refermeront jamais tout à fait, Mag se tourne à présent résolument vers l’avenir. «L’avenir est plus précieux que tout le passé», cette devise de son père, elle l’a faite sienne, encore et toujours…
Elle aperçoit au loin le poste de guet qui assure la frontière entre les deux duchés. Elle se dresse sur ses étriers et le désigne, visage rayonnant.
Elle sait que, de l’autre côté, se trouve son époux. Brèves retrouvailles avant d’être à nouveau séparés. Mais c’est là leur destinée, chacun ses choix, même si leurs devoirs respectifs les tiennent éloignés l’un de l’autre. Et son devoir à elle, il est là, avec sa Dame, avec son suzerain…

Car de l’autre côté, il y a aussi la Champagne. Conflans, Troyes, Sainte-Ménéhould, Compiègne, puis enfin la fin du voyage. Chelles…
Elle imagine le domaine qui revit, les serviteurs qui s’activent pour préparer les appartements des maîtres, les chellois qui attendent leur retour, la grande fête qui sera organisée.
Et les jardins. Ces jardins où Pisan et elle aiment tant à se promener, havres de paix et de tranquillité. Ces jardins où s’épanouissent ces fleurs, emblèmes de Chelles.

Des roses et des chardons…



[Voilà qui clôt ce RP… A mon tour de remercier les joueurs avec lesquels j’ai eu le bonheur de partager cette «aventure». Malgré la durée, malgré les contraintes liées à la nouvelle organisation du forum, le plaisir de lire et d’écrire a toujours été le même qu’au début, grâce à leur talent…]
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